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"Les crises d'imbécilité " - atelier du 20 novembre 2004


1) Préambule et fonctionnement d'atelier
2) Mémorisation et apprentissage
3) Problèmes d'orientation au niveaux spatial et territorial
4) Passer un examen
5) Le syndrome du perroquet

 

1) Préambule et fonctionnement d'atelier

Delphine : Un mot, avant de commencer, pour dire qu'on a transcrit et mis en ligne l'atelier de la dernière fois, au mois de septembre, et que la matière qu'on a enregistrée, ce qu'on a dit, nos paroles, je vais la travailler ; mais je sais déjà, pour l'avoir lue, regardée, commencé à réfléchir que c'est vraiment prodigieusement intéressant et que je pense qu'on va pouvoir grâce à ça contribuer à améliorer les connaissances qu'on a sur l'inceste. C'est un beau travail, et ça fonctionne très bien. Je passe la parole au modérateur.

Virginie : Je voudrais poser une question : qu'est-ce qui vous fait dire, sans méchanceté, que c'est intéressant, parce que moi j'ai trouvé que c'était un ramassis de choses délirantes. Comment on peut juger ? Tu juges par rapport à la connaissance des … ?

Delphine : Ben, c'est mon métier : élaborer à partir de ce que disent les gens, et là, je trouve que ce qui est dit est riche.

Virginie : d'accord, c'est professionnel…

Delphine : Oui… mais c'est-à-dire, toi, tu as lu des tas de trucs sur l'inceste, comme nous autres ; et tu as déjà vu, ou lu, ça ? Ce qu'on a raconté nous, tu l'as déjà vu dans d'autres bouquins ?

Virginie : Non.

Delphine : bah voilà, c'est neuf. C'est que jusqu'à présent, personne n'a dit ça, personne n'a suffisamment laissé la place aux victimes pour qu'on puisse lire cela ailleurs. Alors après, c'est parce que c'est mon métier que je vais pouvoir en faire quelque chose et l'utiliser, mais ça n'a jamais été lu ailleurs.

Le modérateur : Pour tout le monde, et puisqu'il y a des gens nouveaux, je vais vous relire les notes sur les ateliers. La logique, la synthèse, le recueil de la parole, à quoi servent ces ateliers.
Donc, la logique des ateliers : les ateliers sont une opportunité pour les acteurs victimes d'inceste et leur entourage impacté par les pratiques incestueuses, de partager une parole sur leur expérience dans un contexte d'écoute libéré de toute contrainte morale.
La périodicité des ateliers. Les ateliers sont proposés sur une périodicité trimestrielle avec une proposition thématique sur l'année. La durée, de deux heures et demi, doit permettre la participation active au niveau de la parole comme de l'écoute, de l'ensemble des acteurs.
L'utilité des ateliers : il s'agit de l'accueil non restrictif de l'ensemble des paroles des victimes de pratiques d'inceste, dans leur dimensions de connaissance psychologique, émotionnelle, sociale, socio-professionnelle.
La parole dans les ateliers : la parole ainsi que les silences sont offerts aux acteurs sur la base de leurs désirs, avec une régulation du temps liée au nombre de participants et aux thèmes de l'atelier.
Le recueil de la parole : l'ensemble du discours pendant les ateliers est enregistré, afin d'en permettre une retranscription fidèle, qui permettra la réalisation de synthèses thématiques.
La synthèse de la parole : Dans un premier temps, ces synthèses ont pour objectif pour chaque membre de l'atelier de pouvoir, s'il le souhaite, retrouver sa parole, garder sa parole, de trouver, peut-être par une nouvelle manière ou une nouvelle écoute, la parole de l'autre. De positionner sa parole et son expérience au sein de la parole des autres. Dans un deuxième temps, elles ont aussi pour objectif de permettre une lecture plus large mais aussi plus complète des connaissances d'expériences ressenties par l'ensemble des acteurs concernés par la problématique des conduites incestueuses. Il s'agit de communiquer l'expertise et sur l'expertise du discours non programmé des acteurs victimes. Dans un troisième temps, elles permettront dans le cadre d'une démarche scientifique au plus proche de la parole des acteurs, une analyse du discours sur le vécu des victimes, en vue d'une publication.

Voilà, quelqu'un a une remarque à faire par rapport à ce que je viens de dire ?

Bon, on va donc passer à la thématique d'aujourd'hui, qui étaient dont "les crises d'imbécillité" avec quatre sous-thèmes. On abordera en priorité : "mémorisation et apprentissage", après "problèmes d'orientation au niveaux spatial et territorial", "passer un examen", et enfin, "le syndrome du perroquet". Donc nous aurosn quatre sous-thèmes à aborder sur une période de deux heures et demi, donc on va donner trente minutes par sous-thèmes. Je suis là en tant que garant du temps ; donc je fais attention à ce qu'on respecte ces temps de paroles, et aussi, dans le fonctionnement de la distribution de la parole. Une chose qui est importante et que je tiens à rappeler pour tous les gens qui sont ici, c'est qu'on fonctionne avec la parole. C'est-à-dire que personne ne prend des notes pendant ces ateliers : on fonctionne uniquement sur la parole. C'est important pour que tout le monde soit bien d'accord là-dessus, et sur cette idée aussi, d'anonymat au moment de la retranscription.

Est-ce quelqu'un à quelque chose à dire ?

Isabelle : j'ai une question à poser : que faites-vous des enregistrements une fois que c'est retranscrit ?

Delphine : Ben, la transcription n'est pas mise totalement brute sur le site, parce qu'on anonymise tous les noms qui peuvent échapper, ou bien lorsqu'on s'interpelle… tous les noms sont modifiés, c'est moi qui fais la transcription. On modifie aussi tous les toponymes (les noms de lieux), les marqueurs de temps, les métiers, de sorte que la confidentialité ne soit pas rompue et que personne ne puisse être reconnu. Le principe, c'est qu'il faut être honnête, donc il faut qu'on soit à l'aise avec ça, qu'on ne soit pas gêné, et qu'on sache qu'après, c'est modifié. La transcription, une fois que c'est anonyme, est mise telle que sur le site ; donc on peut la lire, se relire, on peut aussi intervenir sur le forum en disant : je vais ajouter quelque chose. D'autres, qui n'ont pas assisté à l'atelier peuvent participer sur le forum et ajouter. Et après, dans le cadre de l'association, on a le projet de faire des publications pour contribuer à la connaissance de l'inceste.

Isabelle : Ok, je te remercie.

Le modérateur : Un petit complément par rapport à ce que vient de dire Delphine ; bien évidemment, ces cassettes ne seront remises à personne. Elles restent dans AREVI.

Isabelle : je pensais à la presse…

Le modérateur : non, absolument pas. On est bien là dans cette logique du troisième temps par rapport à la synthèse de la parole, qui est effectivement l'utilisation de cette parole mais dans une démarche scientifique dont se portent garants les gens de l'association, et plus particulièrement Delphine puisqu'elle fait actuellement les retranscriptions.


1) Mémorisation et apprentissage

Donc on commence sur le sous-thème de "mémorisation et apprentissage". Est-ce que quelqu'un a envie de prendre la parole sur ce sous-thème qui concerne le principe de la mémorisation, de la mémoire dans les apprentissages.

Delphine : moi, je veux bien commencer. La seule chose que ça m'évoque, en fait, ça ne m'évoque rien de mon enfance, enfin rien particulièrement. Par contre, pas l'apprentissage, mais je sais que pour la mémoire, le blocage de la mémoire s'est fait sur le tard. Ça m'a beaucoup embarrassée pendant mes études ; c'est que je ne pouvais rien apprendre ; rien apprendre par cœur, rien apprendre tout court : rien retenir, plutôt ; aucune information. Ce qui est assez pénible pour suivre ses études. Les moments où ça m'était le plus pénible, c'est pas dans le cadre de mes études, c'est pour retenir des paroles de chansons, ou des poèmes : j'aime bien retenir les textes des chansons, j'aime bien chantonner, et incapable que cela reste. Dans le cadre de mes études, de la veille pour le lendemain, c'était mon maximum, donc j'ai suivi toutes mes études comme ça, en boulimie de lectures deux jours avant les examens, et ça part après. Et c'est parti récemment ; j'ai vu que ça allait mieux. Maintenant, je retiens. Les noms des auteurs, les bibliographies, je retiens mieux, normalement.

Virginie : est-ce que c'est depuis que t'as changé de thème de travail ?

Delphine : Non, c'est venu avec l'analyse, je crois.

La stagiaire en psycho : et c'était pas lié à un sujet en particulier…

Tous les participants manifestent leur désapprobation de l'intervention de la stagiaire…

Delphine : j'ai oublié de vous dire, parce que vous êtes arrivée après que je l'ai dit : mais vous, vous ne pouvez pas intervenir, en aucune façon. Vous devez vous en tenir à l'écoute seule. Nous, oui, entre nous, l'idée est qu'on peut intervenir, on peut se parler, se poser des questions, mais comme vous êtes là à titre d'observatrice, vous, non, vous ne parlez pas. J'aurais pu quand même vous répondre, mais j'ai oublié votre question, entre temps….

Le modérateur : je pense qu'on va être clair là-dessus… éventuellement en dehors de l'atelier, mais pas ici.

Delphine : c'est bon, c'est dit…. Donc, je ne sais pas pourquoi l'analyse a aidé à retrouver la mémoire. Je sais pas ce que ça a fait sortir… enfin bon, oui, sur mon histoire d'inceste, j'étais amnésique de chez amnésique, donc le rapport à la mémoire, il y a forcément un petit quelque chose, mais je ne fais pas de lien précis. Je ne sais pas pourquoi ça marche.

Virginie : Moi, en ce qui me concerne, j'étais un peu embêtée avec le thème de cet atelier, au niveau des crises d'imbécillité, de la confusion, de choses comme ça, parce que j'ai toujours eu l'impression que j'étais relativement maître de ce que je faisais. A part des petits lapsus comme tout le monde, à part par exemple, dans mon portable, c'est la date de mon mariage, comme code PIN, et ça m'arrive de complètement l'oublier et d'être obligée de regarder sur mon alliance. Mais bon, ça c'est comme un lapsus, genre, ou peut être quand je me suis engueulée la veille avec mon mari mais voilà. Mais sinon, j'ai l'impression de maîtriser assez bien, j'ai une assez bonne mémoire, je… je suis pas… alors quand même, par rapport aux études, si ; ce qui s'est passé pour moi en réalité, c'est que j'étais… Quand j'étais petite, j'étais très bonne en classe, j'avais les félicitations, j'avais les prix de camaraderie, j'étais plutôt du style bonne petite élève gentille etc. et puis je travaillais bien, et puis j'adorais les études, et tout se passait bien. Ça, c'était avant. Et donc, après mon histoire avec mon père à 12 ans, 11 ans et demi, en fait, je me souviens, c'était l'année où je passais de la 7ème à la 6ème, c'est arrivé cet été là. Et donc à partir de cet été là…

Delphine : t'avais redoublé ?

Virginie : Non…

Delphine : alors t'étais plus jeune que ça, si tu passais en 6ème.

Virginie : alors là, j'ai effectivement un problème de mémoire, c'est que je ne sais pas exactement quand c'est arrivé ; en tous cas c'est arrivé l'été après la 7ème. Et donc, à partir de la 6ème, j'ai eu, moi… alors c'était pas des problèmes de mémorisation, c'était des espèces de crises d'inhibition. C'est-à-dire, j'étais très bonne, il n'y avait pas de souci, je savais que je devais m'atteler à mes devoirs, mais là, ce qui se passait, c'était une espèce d'inhibition psychologique. C'est-à-dire, une impossibilité de me mettre à faire ce travail. C'était comme un blocage. Je repoussais sans arrêt le moment, et c'était tellement douloureux que j'ai encore des souvenirs petite, de me mettre à pleurer de désespoir parce que je vois le temps passer et je n'arrive pas à m'y mettre. Donc c'est un peu différent ; c'est pas que je m'y mets et que j'oublie, c'est que tout simplement, j'ai été bloquée en en pleurant de rage. Vraiment moi j'appelle ça une inhibition au sens psychiatrique du terme, c'est-à-dire l'impossibilité du tout. Alors je ne sais pas si c'est une forme de dépression qu s'est installée finalement, et qui a fait que j'ai été inhibée au niveau de mes capacités mentales, toujours est-il que la chute a été assez rapide puisque 6ème, comme j'étais du type l'élève qui comprend vite et qui bosse peu et qui s'en sort, donc ça a duré 6ème, 5ème, où avec le peu que j'arrivais malgré tout à fournir, je suis restée bonne. Et après, ça a été la chute : 4ème, c'est tombé, et puis j'ai fini par me faire virer du lycée en première.

Delphine : j'ai fait tout comme toi. Sauf que j'ai été jusqu'en fin de terminale, et que j'ai été virée fin de terminale, mais c'est pareil.

Virginie : Alors j'ai pas repéré… cette histoire d'inhibition ; je ne sais pas si je suis dans le thème de l'imbécillité ; est-ce qu'on peut parler de ça. Parce que ça, ça m'a tenu extrêmement longtemps, ça m'a pas lâché, tout simplement. Donc après m'être fait virer de la première, donc, un parcours par la suite assez chaotique entre drogue, etc., donc on ne parlait plus d'études, là. Donc à un moment donné, il a bien fallu que je me calme et que je me dise, qu'est-ce que je vais faire. Donc j'ai commencé par avoir un premier emploi… pareil, j'avais ces espèces de crises d'inhibition, toujours pendant mon travail. C'est-à-dire qu'en fait je travaillais : une connerie, dans les pages jaunes de l'annuaire, on avait des trucs assez techniques à faire, des dossiers à traiter. J'arrivais pas à les traiter le jour. Donc j'étais obligée en me cachant d'emporter ça le soir ou le week-end ; j'arrivais pas à le traiter de week-end. Pareil, j'en pleurais de rage aussi. C'est pas une incapacité cognitive, puisque je comprenais ce que j'avais à faire, mais je ne pouvais pas m'y mettre. Et donc, ça m'a tenu… et ensuite j'ai créé une boite, je suis journaliste, et j'ai commencé à traiter des dossiers. Donc je devais produire toujours pareil, mais là… des piges, des articles de communication, des choses comme ça, et je suis restée encore inhibée une bonne dizaine d'années, jusqu'à mes trente ans. Avec toujours ces crises de pleurs, et donc je ne pouvais travailler que la nuit. La journée j'étais bloquée, je faisais des crises de boulimie aussi, toute la journée pratiquement. J'étais totalement désociabilisée, puisque je travaillais chez moi. Et j'arrivais à travailler la nuit, pour rattraper tout ça. Ça m'a nécessité un effort dingue, pour arriver quand même à produire quelque chose. Et ça s'est arrêté curieusement dans les années où j'ai… alors moi, je pensais que c'était moi qui étais comme ça et j'avais pas forcément fait le lien avec l'inceste et dans les années où j'ai connu mon mari ; lui, étant médecin, a commencé à me mettre sur la voix que tous mes troubles, qu'ils soient d'ordre, enfin, de travailler, de fournir, ou de drogue, boulimie ou alcoolémie, tout ce que j'ai pu avoir, il m'a bien tout relié à l'inceste ; mon psy, non, alors que j'étais en psychothérapie mais c'était un psy qui parlait peu, dans la bonne lignée des psy qui ne mettent pas vraiment les trucs à plat. Et quand j'ai pris conscience que c'était pas moi qui étais comme ça, que j'étais pas débile… ah! oui, chose importante aussi comme quoi ; c'est lui qui a émis la première fois l'hypothèse que j'avais peut-être une espèce de dépression masquée qui traînait depuis mes douze ans, et donc, c'est la première fois - je ne sais pas pourquoi mon psy a pas fait ça - en tous cas, lui, m'a mise sous anti-dépresseurs pendant de longues années, et ça s'est arrêté.

Delphine : Ton mari ?

Virginie : Mon mari. Et ça s'est arrêté quand j'ai pris les anti-dépresseurs. Et là, je ne veux pas me lancer des fleurs, mais je suis hyper efficace. Du moment que j'ai un truc à faire, je le fais, je n'ai aucun problème de mémorisation, je suis hyper rapide, je suis capable d'être sur un mail, au téléphone, en train de répondre à une troisième personne. Tout va bien, je suis contente.

Le modérateur : est-ce que quelqu'un…

Annabel : j'ai oublié le sous-thème, là.

Le modérateur : mémorisation et aprentissage.

Annabel : ah oui! Bien moi, ça m'a tout de suite, dès que vous avez évoqué ça, j'ai pensé à quand j'étais en seconde, je devais avoir quinze ans, justement mes larmes et mon désespoir. J'étais intéressée, je voulais travailler, surtout sur les verbes grecs, les conjugaisons grecques. Je m'acharnais littéralement, et ça ne rentrait pas ; et il y avait d'autres matières, mais je sais pas pourquoi, c'est sur le grec, là où je me revois. Et les larmes, aussi, en disant, mais pourquoi ça rentre pas, pourquoi j'y arrive pas ; et donc, la corrélation, c'est les mauvaises notes, c'est l'échec scolaire, c'est les reproches des parents, c'est la mauvaise image de soi. Impossible d'apprendre ; j'ai jamais passé mon bac, ça me terrorisait complètement. Et j'ai toujours souffert de pas avoir fait d'études, et en même temps, chaque fois que j'y pensais, je me disais, mais pour moi, c'est pas possible, parce que je n'arrive pas à apprendre, je ne retiens pas. Et au fur et à mesure de la vie, je voyais bien que je tenais la route dans les conversations, que je m'étais cultivée, donc que j'avais retenu des choses que j'avais lues, alors c'était vraiment le contexte lié à l'école qui me mettait dans un état d'impossibilité. Alors, de comprendre, aussi ; de retenir. Ça va aussi avec, si tu comprends pas, tu retiens pas. Et l'apprentissage, bah par exemple, je pense au permis de conduire, je l'ai passé trois fois. Les deux premières fois, j'ai eu ni le code ni la conduite, et donc je me suis dit, je vais le passer cent fois, mais je finirai par l'avoir. Et j'ai eu les deux, la troisième fois, et là, je me suis dit : bon, si je suis arrivée à apprendre ce truc de code, là, et à non seulement à le retenir pour répondre aux questions mais à l'appliquer en conduisant, je ne suis pas… j'ai pas une case en moins. Ça aurait pu le faire. Et du coup, ce que j'en ai déduit, jusqu'à ce que je fasse une analyse, mais après cinquante ans - les carottes étaient un peu cuites pour ma vie - c'était que, c'est très bête ce que je vais dire, c'était qu'il y avait un truc qui allait pas en moi, mais comme je ne pouvais pas le maîtriser, je m'étais dit, je vais prendre une stratégie : dès que ça me rapproche de l'école, d'un truc un peu scolaire, examen ou quoi, il faut que je fasse des tangentes. Il faut que je fasse des détours. Il ne faut pas que je me mette dans ces situations de ressentir… parce que. Bah par exemple, c'est comme ça que j'ai réussi professionnellement, parce que au départ, les entretiens d'embauche, pour moi, c'était comme de passer le bac. Donc c'était absolument impossible. Et en me disant que ça n'a aucun rapport, que c'est comme si j'allais voir un ami pour faire de la peinture sur soie, c'est idiot mais je me retirais de la tête ce rapport à la mémoire, à l'apprentissage et au jugement qu'on peut avoir là-dessus, et tac, ça marchait. Ça marchait au point que n'ayant pas de diplôme, j'ai été recrutée à des postes de cadres où on ne prenait que des diplômés. Donc ça marchait très bien, mais il reste quand même que mon rapport à l'apprentissage et à la mémoire a été catastrophique, et ça s'arrange à peine aujourd'hui, et je vais quand même avoir 52 ans.

Delphine : ce que disait Virginie, ça me parle beaucoup. Pas sur apprendre très vite, mais sur l'impossibilité de s'y mettre. C'est horrible, horrible, et j'arrive juste, c'est tout frais de ces semaines ; c'est la première fois que j'arrive à être prête pour une présentation huit jours avant le truc. D'habitude, c'est la première fois… mais vous vous rendez pas compte de ce que ça veut dire pour moi… ça veut dire que j'ai réussi à m'y mettre chaque jour, parce que ça ne se fait pas en deux heures, chaque jour plusieurs heures. Et c'est la première fois de ma vie que j'ai pu… bon, alors je me suis fait la bronchite, le tour de reins et l'arythmie cardiaque, mais quand même j'ai pu, et d'habitude, je ne peux pas ; je ne peux pas m'y mettre, quoi qu'il se passe. Donc je ne m'y mets pas, donc je fais le truc en retard, n'importe comment, je ne respecte pas mes échéances. Et ça m'embarrasse bien. Et toute ma scolarité, c'et pour ça que je suis devenue nulle à l'école. C'est que quand on est petit, j'avais pas besoin de faire quoi que ce soit, et puis il n'y avait pas de devoirs, et écouter, a suffisait.

Virginie : c'est quand il faut vraiment bosser à la maison que ça devient impossible.

Delphine : impossible de s'y mettre. Impossible de m'asseoir au bureau, des fois.

Virginie : moi c'est pareil, alors que j'aime bien apprendre, j'ai des souvenirs de quand j'étais petite, que j'adorais comprendre, j'étais perfectionniste, j'aime le travail bien fait, etc. mais tout se passe comme si ce plaisir là, qui pourrait être un espèce de plaisir harmonieux sur la durée, etc., je me l'interdis, et donc, finalement, pendant toutes ces années, j'ai réussi à travailler quand même parce qu'il fallait que je bouffe, mais tout se passe comme si toute production de ma personne devait être enfantée dans la douleur. Il fallait que ce soit fait la nuit, je prenais même des amphétamines dans certaines circonstances, pour pas dormir deux jours de suite et pour pouvoir tout boucler. Et il fallait que ce soit quelque chose de douloureux, que ce soit pas gratifiant comme ça aurait pu l'être si ça avait été fait dans l'harmonie. Comme si c'était malgré moi que… alors est-ce que c'est parce que j'ai une mauvaise image de moi que je ne peux pas, ou je ne sais pas quoi qui fait que je n'imagine pas pouvoir produire des choses correctement ; il faut que ce soit malgré moi, dans une espèce de sursaut vital, parce qu'un client va réclamer… en y réfléchissant, je réfléchis en parlant, je crois que c'est quand même lié à la mauvaise estime, parce que je sais que ces choses là se sont quand même beaucoup arrangées dernièrement, depuis que j'ai un peu repris confiance en moi, tout simplement. Ça fait un peu Marie-Claire de dire ça, mais parce que, en fait, mon travail, je l'ai appris sur le tas, j'ai jamais fait d'école, évidemment, j'ai jamais fait de fac ni rien. Et donc, ce que j'ai appris, je le faisais bien, mais jusqu'à longtemps, jusqu'à 39 ans par là, ça m'a tenu longtemps, je me suis toujours dit que j'avais appris au pif ; quand les clients me disaient que c'étaient bien, je me disais ; j'avais une sensation - comme j'avais pas cette justification des études - je me disais, non, non, ils se sont trompés, ils vont s'en apercevoir un jour que je suis nulle. Et en fait, j'ai fini par faire un stage dans un grand quotidien parisien pendant huit mois, qui m'a libéré, qui m'a rassuré. Parce que j'ai vu que j'étais aussi bonne que les autres, voir meilleure, et maintenant, j'arrive à travailler mieux.

Le modérateur : merci.

Lise : Sur la mémorisation, donc, j'ai le souvenir que, enfant, même petite et jusqu'à la fin de mes études à dix-sept ans, j'ai tout appris par cœur. D'abord, c'était un peu l'obligation, mais, pour le plaisir, j'apprenais des poésies par cœur. Je montais sur une chaise, je les récitais, et je savais tout, tout par cœur. On faisait du théâtre enfant, le jeudi, et j'avais toujours des rôles à apprendre, très très longs ; mes difficultés d'apprentissage, ça a été ; tout ce qui était français, les mots, je retenais tout, l'orthographe tout de suite ; dès toute petite je ne faisais pas de fautes. La difficulté, ça a été au niveau arithmétique, ça a été assez vite. Un souvenir douloureux, ça a été les premières divisions. Je savais faire addition, multiplication, mais les divisions, ça a été l'os. Ça a été un mystère, et un jour, il y a eu un déclic, mais peut-être à treize ans, j'ai su faire une division. Et je me souviens qu'on en avait en devoir du soir et je cherchais toujours dans les corrections des jours et des mois précédents, s'il n'y avait pas la même division qui avait été proposée, pour - même les plus simples - j'y arrivais pas. Au niveau difficulté à se mettre au travail ; alors que le français est ma meilleure matière, j'y suis à l'aise ; j'avais de la peine à rédiger. Quand c'était rédigé, c'était toujours bien, j'avais des bonnes notes, mais une fois je suis restée jusqu'à minuit, deux heures du matin, pour une rédaction à faire. Et j'avais pleuré parce que je n'arrivais pas à aligner quelques lignes. J'ai passé brillamment le CAP et lebrevet commercial puisque c'était la filière que j'avais suivi, la filière la plus économique pour travailler tout de suite. Et j'ai passé le permis de conduire trois fois ; j'ai eu le code à la deuxième fois, à la troisième fois j'ai raté ; et contrairement à ce que j'ai entendu, moi j'ai dit : maintenant c'est fini, j'en suis incapable. Et j'ai dit, je le passerai à la retraite, et la retraite est arrivée, et je ne l'ai pas passé, j'ai encore reculé. Donc maintenant c'est trop tard. Et il y a encore une chose que je voulais… et oui, là, les problèmes de robinet qui coule, les trains qui se décalent, tout ça, quand il fallait faire des règles de trois, c'était à la perfection. Dans les jeux téléphoniques, même à la télé, encore, les réponses, je les ai tout de suite. Mais c'est le par cœur qui revient, c'est systématique, je n'ai pas à réfléchir. Pas à toutes les questions mais presque. Je lisais beaucoup à la bibliothèque à partir de dix-sept ans, je retenais tous les titres, les auteurs, des phrases entières de livre. C'était une technique que je m'étais fabriquée, sans doute. Mais la difficulté, c'est au niveau des maths, dès qu'il y avait un texte… dès la première année où j'ai fait des maths, je devais avoir quatorze ans, je n'ai pas su. Je n'ai jamais su. Et toutes mes notes, c'était toujours "1" sur "20", et le prof ajoutait : pour indemnité d'écriture. Je n'ai jamais pu. Et quand je rendais un devoir à peu près correct, c'était une élève qui me l'avait passé en douce et je recopiais ce qu'elle avait mis.

Le modérateur : Merci. Est-ce que quelqu'un a quelque chose a rajouter ?

Annabel : Je remonte, je peux prendre un exemple, en seconde, mais dans le primaire, assez rapidement, sur les problèmes ; parce qu'en calcul, on fait des problèmes… c'est là où j'ai eu le sentiment d'être abrutie, quoi, d'être vraiment idiote. C'était vraiment hyper dur à vivre et rapidement, mes parents m'ont fait donner des leçons particulières, et je revois la dame qui était très gentille, l'air… vous savez, accablée. Elle me disait ça, elle disait, "mais lis l'énoncé, c'est dedans, la réponse est dedans". Et là, c'était une telle menace, je sentais une telle menace, c'était abominable, quoi. Je ne pouvais pas lire, donc je pouvais rien, et donc, j'ai toujours eu des notes épouvantables. Mais ce qui est terrible, c'est que j'ai re-projeté ça sur mes enfants. C'est-à-dire, j'ai tellement souffert de cet échec scolaire et de cette impossibilité, soit à apprendre, soit à comprendre, que j'avais très très peur qu'ils souffrent de la même chose. Donc en fait, je projetais beaucoup sur eux. J'étais beaucoup à crier dessus : travaillez, il faut travailler, enfin bon… notamment, mon dernier fils ; comme moi, je travaille sur moi-même, et lui, de son côté aussi, bon, j'ai arrêté un peu les projections et je m'occupe plus de moi que de lui, et je vois que scolairement, il évolue très positivement, et que le dernier bastion, c'est les maths. Et je pense que c'est pas un hasard, je pense que c'est le dernier lien avec notre tragédie familiale, que lui n'a pas vécue. Il n'a pas connu non plus l'agresseur, parce que mon père est mort avant qu'il naisse.

Le modérateur : Merci…

Gaétan : Moi, en ce qui concerne les apprentissages, ça a été une catastrophe. Le primaire s'est plutôt bien passé, j'ai redoublé le CM2, en 6ème, j'étais parti sur de bonnes dispositions, et en fait, c'est pareil, je ne sais pas si c'est une histoire de mémoire, je ne sais plus à quel âge exact j'ai été abusé. Je pense, entre dix et douze ans, et arrivé en 6ème, donc ça correspondrait à peu près, ça a été la catastrophe ; les maths, ça a toujours été des difficultés. Pareil, j'avais des notes, c'était la catastrophe, je n'y arrivais pas du tout, je ne comprenais rien. Et à l'époque, autant en primaire c'était des choses plutôt concrètes, autant en 6ème, on arrivait dans l'abstraction, et là, j'y arrivais plus du tout, et je ne comprenais rien. Alors, je voulais comprendre, et le prof, ou la prof, avait dit : "mais, il faut pas chercher à comprendre, il faut juste apprendre". Et moi, je ne pouvais pas apprendre. Et j'ai triplé la 4ème, et ça a été… en fait, je ne m'en suis jamais vraiment sorti, et par la suite, je me suis… j'ai essayé de passer des examens, et je n'ai pu passer aucun examen, je n'ai pas le permis de conduire ; j'en suis incapable, de toutes façons, peut-être un problème de motricité ; et donc… mais c'est aussi un garde-fou, le fait de ne pas avoir le permis. Parce que bon, voilà. ET j'ai malgré tout… alors, je n'ai aucun diplôme, j'ai malgré tout voulu aller entreprendre une formation de travail social ; de formateur d'éducateur, et j'ai été dans l'incapacité d'écrire. J'arrivais pas à écrire ; il y a un certain nombre de travaux à rendre, et impossible, donc je pensais que c'était probablement lié à une formation que… j'avais fait une formation de typographe, et c'était pas une formation que je voulais faire, ça ne m'intéressait pas, et on m'avait forcé, parce que j'étais bon en français, etc. Et pendant cette formation, ben j'arrivais pas à écrire et j'avais cette impression que c'était parce que je ne comprenais pas, et je participais à des ateliers d'écriture au sein du centre, et la formatrice me disait : "mais vous n'avez pas de problèmes d'écriture". Et elle m'avait même dit "après votre diplôme, surtout ne vous arrêtez pas, continuez ; allez en faculté. Vous n'êtes pas fait pour être sur le terrain, vous êtes fait pour chercher". Et donc ça aurait dû au contraire me booster, etc, et non, ça a été… et encore aujourd'hui, la mise au travail, bien j'ai beaucoup de mal ; parce que je suis très perturbé. J'ai besoin de l'urgence. Je ne peux agir que dans l'urgence. Par rapport aux exigences que je peux avoir dans le cadre professionnel, il y a des fois, j'arrive même plus à parler, j'ai peur de ne pas comprendre ce qu'on me demande, j'ai des problèmes avec les messages ; envoyer des messages, je percute pas du tout. Des fois, je pense que je suis un idiot, un imbécile congénital ; et puis des fois je me trouve, je dirais pas brillant, mais intelligent, je percute vite certaines choses, je fais vite des relations entre les choses. Et c'est à désespéré parce que… là, je voudrais changer de boulot, parce que j'en ai mare de ce que je fais actuellement, et je suis dans l'incapacité de mettre les choses en route. J'ai fait un bilan de compétences, j'ai des compétences, néanmoins, le changement me fait très peur, et je mets toujours beaucoup de temps à passer à l'action, à agir. Je ne peux pas. Je me mets plein de barrières. Enfin, je ne sais pas si je me les mets ; j'ai l'impression que je suis totalement désorganisé dans ma tête, ma pensée est désorganisée. Mais je me soigne!

Isabelle : Pour moi, tout allait bien jusqu'à l'âge de sept ans ; je pense que c'est entre six et sept ans où j'ai été abusée sexuellement par mon oncle par alliance ; et à partir de là, je suis rentrée dans un rapport de force assez phénoménal avec tout ce qui était, à mon sens, "pouvoir", "éducation nationale", etc, y compris mes parents. Je mettais un point d'honneur à ne pas être bonne. A être la dernière. J'en arrivais à un point où je faisais des concours avec mon meilleur ami à qui serait le plus nul des deux.

Virginie : En classe ?

Isabelle : En classe. Et arrivée au bac, j'étais pas élève de l'Education Nationale, j'étais dans le privé.

Virginie : Comment t'es arrivée au bac ?

Isabelle : C'est pas difficile, il y a des moyens. Donc je navigue, et je navigue aujourd'hui encore dans la vie sociale entre rapport de force et rapport de séduction, qui est aussi un rapport de force ; qui m'a permis, très longtemps, de sortir… de ne pas me fatiguer, quoi. De me sortir de situations ; ça m'évitait de travailler, je savais que j'avais une puissance mentale, mais l'utiliser, quelque part, c'était faire plaisir à des gens qui ne m'avaient pas protégée au moment où c'était leur rôle. Et j'ai aussi un problème au niveau des [inaudible], tout ce qui est organisation. Et je ne prépare pas ; c'est-à-dire, mentalement, je me fais suffisamment confiance. Il faut que je sois au bord du précipice pour faire, pour dire.

Le modérateur : Alors le temps est écoulé sur ce premier sous-thème, mais vous allez voir qu'avec les autres sous-thèmes, on va pouvoir rebondir. Juste une petite question avant qu'on passe au sous-thème suivant : est-ce que certains parmi vous ont fait une différence au niveau mémorisation, entre mémorisation à court termes et une mémorisation à long terme ? Plus de difficultés à mémoriser par exemple sur une courte période, et par contre, une bonne mémorisation à long terme, ou l'inverse.

Gaétan : Je crois que je me rappelle de choses très lointaines, très très lointaines ; je fais des recherches sur mes origines, et donc je retrouve des choses très lointaines. Par contre, la mémoire à court terme, c'est problématique. Les collègues, des fois, me disent : "oh, t'as oublié ça", et si, j'ai oublié ; mais c'est vraiment, je vais poser des questions, et on en a parlé deux minutes avant, et j'ai oublié. Par contre, j'ai une excellente mémoire des noms ; c'est vraiment sur le court terme, je percute… même qu'on peut pousser la réflexion, sous forme de boutade, mais : "attends, Gaétan, c'est pas un Elzeimer qui se déclare ?" parce que c'est vraiment problématique.

Delphine : (à une nouvelle participante qui vient d'arriver) Tu connais le principe de l'atelier, ou peut-être qu'on peut…

Zoé : non, ça va, c'est bon.


2) Problèmes d'orientation au niveaux spatial et territorial

Le modérateur : Nous allons donc passer au sous-thème suivant, puisque, si vous avez vu les sous-thèmes qui étaient annoncés sur le site, on en a changé un peu l'ordre. On vient de parler de "mémorisation et apprentissage", et on va donc maintenant appréhender le deuxième sous-thème qui est "les problèmes d'orientation", essentiellement au niveau spatial et territorial ; le troisième sera donc "passer un examen", et le quatrième "le syndrome du perroquet". Donc, sur le problème d'orientation spatiale et territoriale, est-ce que c'est quelque chose…

Virginie : Oui, moi je veux bien dire, mais ça va être résumé en deux mots : c'est une catastrophe. Pour rajouter au club des gens qui ont passé leur permis trois fois, j'ai aussi passé trois fois mon permis ; que j'ai fini par avoir, mais je pense que l'examinateur était un peu lassé. Et de toutes façons, je pense que si j'avais eu une voiture entre les mains, que j'ai eue juste quelques mois avant de la revendre : je ne pouvais pas me diriger. Je n'ai absolument aucun sens de l'orientation. Et c'est à tel point que dans mon travail, pour la communication visuelle, depuis le web, on me demande de travailler sur trois dimensions, finalement, sur l'espace, et j'en suis incapable. Je sous-traite cette partie du travail parce que je suis incapable de raisonner dans l'espace. C'est vraiment un gros handicap.

Delphine : Et ça te fait plus de souci en trois qu'en deux dimensions ?

Virginie : Oui, les deux dimensions, c'est très bien, mais trois, ça me pose un gros problème. Donc je pense que j'ai maintenant une certaine habitude du métier, mais je ne peux tout simplement pas réfléchir quand je suis en trois dimensions. Et je pense que si j'avais conduit, c'était pareil. Par contre, c'est juste un problème d'orientation, mais pas de… alors, qu'est-ce que je fais en général, je retiens assez bien les endroits parce que je mémorise. Mais dès que je sors de ma rue et qu'il s'agit de faire un travail dans la tête : est-ce que c'était à droite ou à gauche qu'il fallait aller, dans un cas sur deux, je fais l'inverse.

Delphine : Je vais dire un mot pour moi : je n'ai absolument aucun, aucun souci d'orientation ; je sais à peu près toujours où je suis : même dans la forêt, je ne me perds pas

[changement de face]

par contre, je voudrais parler pour deux absentes : je ne suis pas chargée de le faire mais ça me frappe beaucoup : l'une c'est ma sœur, qui ne sait parfois pas sa gauche, ni sa droite. Elle sait absolument pas s'orienter, le permis a été un drame personnel pour elle ; elle vient de l'avoir mais elle a commencé à essayer de le passer à dix-huit ans et elle a 38 ans, et elle l'a eu l'an dernier au prix de souffrances inouies; Et l'orientation, c'est un problème, mais même, lorsqu'elle emménage quelque part, il lui faut des mois pour savoir où est le boulanger, pour arriver à le retrouver. Et le boulanger, on est à Paris, donc il n'est jamais à plus de deux ou trois coins de rue. Et une autre personne, que j'ai été très admirative de rencontrer, qui était encore plus mal orientée ; en rencontrant ma compagne, qui, au début, quand elle est venue chez moi : j'habite à Saint-Germain des prés, et pour redescendre sur le boulevard Saint-Germain, non seulement c'est tout droit mais c'est en pente ; le boulevard est juste en bas. Et bien il lui a fallu au moins une quinzaine de visites chez moi pour que… à chaque fois elle me redemandait où était le métro, qui était donc à 50 mètres et 5 minutes à pied. Donc, ça, c'était chez moi, je me disais, c'est normal ; mais même chez elle, elle ne se repérait pas très bien.

Lise : Il faut peut-être préciser qu'elle est victime d'inceste…

Delphine : Oui, oui. Et par exemple, ma sœur et elle ont déjà discuté de ça, et échangé ensemble des conversations sur le thème : et toi, est-ce que tu sais retrouver la voiture quand tu te gares quelque part ? Et non. Et des fois, ma sœur est obligée de noter l'endroit où elle a garé la voiture, parce que sinon, elle ne la retrouve pas. Elle ne sait plus la retrouver. Je ne comprends pas cette difficulté de se représenter où on est, tu sais, quand c'est dans le même pâté de maison.

Annabel : Moi, j'ai aucun sens de l'orientation. Par exemple, si je dois aller travailler en banlieue, il faut que je regarde le plan dix fois, que je le tire sur Mapi-l'ordinateur, que je l'apprenne par cœur ; je pars des heures en avance et j'arrive à me perdre… même si c'est un trajet que j'ai fait de nombreuses fois, parce que je dois y retourner : à chaque fois, c'est quasiment pareil. Et si je suis pas dans un état de vigilance absolue, je suis quasiment sûre que je vais sortir au mauvais endroit. Et c'est très très pesant. Si par exemple, il faut choisir une route ; par exemple, ça m'est déjà arrivé de nombreuses fois de prendre le train, d'arriver en province et d'aller chez un client qui est à cinq dix minutes à pied de la gare. Donc j'écris toutes les indications qu'il me donne, je demande à peu près à quatorze passants, et je finis par y arriver. Le problème, c'est pour retourner à la gare : c'est absolument atroce, et par contre, ce qui est incroyable, c'est qu'à chaque fois, je crois savoir la bonne route, et je pars exactement dans l'autre sens. Et je ferais mieux de savoir que je ne sais pas ; mais non, je m'embarque toujours dans la mauvaise direction.

Delphine : Mais tu te retrouves toujours…

Annabel : bah c'est-à-dire que je vois bien que je ne vois pas de gare, donc je demande ; les gens me disent : "ah non, c'est derrière vous", et voilà, c'est ça. Je n'ai aucun sens de l'orientation, et quand je crois que je l'ai, c'est à l'envers, toujours. Et ça c'est chiant, c'est très pénible.

Virginie : Oui, moi, ce côté aussi d'être persuadée mordicus que j'ai bien… mon mari qui me dit : "non, non, c'est exactement de l'autre côté", "arrête, c'est pas de l'autre côté".

Annabel : Voilà, c'est très… et la voiture, ça ne m'arrive plus mais ça m'est arrivé pendant très très longtemps, où j'écrivais le nom de la rue, ou la boutique devant laquelle j'étais garée ; ça m'arrivait de tourner en me disant mais qu'est ce que j'ai fait de cette bagnole, où je l'ai mise , dans les parking. Et l'orientation, donc c'est un truc incroyable mais, à la maison : faut quand même être très tarée ; chez soi-même. C'est pas que je ne sais pas où je suis, je ne peux pas dire ça comme ça, mais il y a des moments où j'ai un sentiment de me sentir perdue : perdue dans un endroit familier. Alors, ça peut se traduire par : je ne sais pas où sont les trucs, alors qu'il n'y a pas cent endroits possibles pour les ranger. Je perds énormément de choses, mais en fait, je ne les perds jamais, elles sont toujours là et je les retrouve, mais je me tape des angoisses… alors les clés, évidemment, carte bleue, tout ça ; des dossiers, au moment où on doit partir, le machin a disparu, donc maintenant, je fais mon cartable la veille ou deux jours avant. Parce que c'est une souffrance, c'est pas des petits trucs anecdotiques un peu embêtant. Tout ça est lié à une angoisse, une confusion mentale effroyable.

Delphine : mais quand tu es perdue chez toi, ça t'angoisse ?

Annabel : Bah plutôt!

Delphine : Parce que ça peut durer ? C'est pas juste un moment ?

Annabel : Non, c'est fugitif, fugace, mais ça m'angoisse horriblement, parce que derrière, il y a une confusion. Alors depuis que l'amnésie s'est levée, depuis que je suis en analyse, c'est moins douloureux parce que je relis ça. Mais avant, c'était épouvantable.

Zoé : Le sens de l'orientation, je ne l'ai pas du tout non plus, quoi. C'est-à-dire, pour moi, je suis sure qu'il faut que j'aille à droite, et en fait non, c'est l'inverse, faudrait aller à gauche. Faut que je fasse des… Donc je passe du temps à tourner, à chercher, c'est pas clair, quoi.

Delphine : et ça te fait ça dans des endroits familiers, aussi, ou c'est que quand tu découvres ?

Zoé : C'est quand je découvre. Les endroits familiers… mais c'est vrai que j'ai remarqué que je me sentais bien dans les petits espaces. Là, je vis dans 14 mètres carrés, et c'est bien : j'ai tout sous la main, je sais où sont rangées mes choses; Ma mère habite dans un appartement beaucoup plus grand au moment où j'étais chez elle, et je posais une chose là, une autre là-bas, et je ne les trouvais plus, elles étaient perdues. Mais des fois, j'ai l'impression de faire exprès de me perdre, de m'induire en erreur ; genre, je vais être dans une rue, je vais chercher un numéro, c'est un numéro impair, et je vais m'installer du côté des numéros pairs, en me disant, c'est bizarre, je le trouve pas.

Annabel : Ah oui, ça, ça m'arrive.

Zoé : Je me dis, il n'y est pas, il n'y est pas ; donc je fais des zigzags, je tourne en rond, c'est catastrophique.

Virginie : Mais le truc de la direction opposée de celle où on devrait aller, moi, ça me parle vachement parce que, par exemple, dans les correspondances du métro, toujours, je pars bille en tête que je sais où je vais, que je maîtrise tout, etc, et je prends très - anormalement souvent - la mauvaise direction opposée de là où je dois aller, donc effectivement, je rechange. C'est un grand classique, ça m'arrive très souvent.

Delphine : Tu veux dire, pour aller chez le psy ou pour aller ailleurs ?

Virginie : Pour aller partout, c'est vraiment le grand classique. Le côté : c'est vraiment l'opposé. Pareil quand on cherche le numéro d'une rue, et donc voilà, je dois aller au 150, je regarde que je suis au 100, donc normalement, je dois aller dans le sens où ça augmente. Pareil, je mets très longtemps avant de m'apercevoir qu'en réalité ça redescend, et j'en suis à un état troublant parce que je me dis : est-ce qu'il faut que j'additionne, ou pas ? Et c'est une espèce de paralysie, brouillard dans la tête. Tellement j'étais persuadée que j'étais au bon endroit, que j'allais dans le bon sens. J'ai un effort mental énorme à faire pour tout déconstruire ce que je m'étais mise en tête, et tout refaire.

Delphine : Ben c'est ça que ma sœur appelle les crises d'imbécillité : par exemple, ce genre de truc, quand tu sais plus, quand tu es au numéro 50 et que tu dois aller au 100, tu vas vers le 49, 48 et tu sais plus. Ma sœur dit qu'elle pense que si tu lui demandes son nom à ce moment, là, elle ne peut pas le dire, elle ne le sait plus non plus.

Annabel : Moi, je me souviens d'un dîner, avec des proches de mes parents, et j'étais petite, j'avais pris mon bain, j'étais en robe de chambre et je venais dire au revoir ; et il y avait un ami de papa qui était absolument adorable et qui m'a fait cette petite blague bien innocente : quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV ? Et là, je… je… c'était atroce, je me disais : mais je ne sais pas, mais je ne sais pas, et je voyais la tête de tout le monde disant "mais" et répéter "du cheval blanc d'henri IV", et tout, et donc, c'était horrible. Je sentais que n'importe quel abruti aurait trouvé la réponse et moi, je ne l'avais pas, et je ne voyais pas comment on pouvait trouver la réponse, et je ne sais même plus comment ça s'est fini. Et je me souviens avoir dit ; et ça avait fait rire jaune "… gris clair", des essais de couleur de chevaux qui pouvaient me venir à la tête, et je me disais : mais pourquoi il me demande la couleur du cheval blanc d'Henri IV ?

Delphine : Tu zappais que c'était blanc ?

Annabel : Oui, et je crois que ça a été la première fois, cette fois là, où j'ai su ce que c'était que d'être atteinte par une crise d'imbécillité, et la souffrance que c'était, et l'étiquette que tu prends auprès de ta famille, aussi.

Virginie : Oui, ça fait un peu Mongol…

Lise : A sept ans, c'était la deuxième classe de l'école primaire, et la maîtresse avait écrit à la craie sur le mur blanc, à la craie rouge : ouest, nord, enfin bon, les quatre points cardinaux, pour qu'on apprenne. Et je ne sais pas pourquoi je n'ai jamais pu comprendre ; elle avait mis le "O" à l'ouest, le "S" en bas, etc ; et je n'ai jamais pu ; ça, c'est comme les maths, ce n'est jamais entré. J'ai pu m'orienter après, parce que j'ai fait de la randonnée, et j'avais la boussole autour du coup, et ainsi, j'ai pu savoir… en même temps, j'ai appris mais assez tard, par une amie avec qui je randonnais, que le soleil se couchant à l'ouest ; lorsqu'il était à tel endroit vers 5h du soir, c'était forcément l'ouest. Et ça, ça a été très tardif, ça a été un éblouissement, un soulagement, parce que c'était une torture de ne pas savoir où était le nord, est, sud, même quand c'était écrit sur le mur. Et je me souviens, il y a cinq six ans, sur la place de la Nation, j'avais regardé sur mon plan, et je me dis : une petite rue inconnue, à l'est. Et je me suis servie du soleil pour retrouver la rue, et j'ai réussi… c'était récemment, j'allais chez un pédicure.

Annabel : Lise va chez le pédicure à la boussole, c'est normal…

Lise : non, je n'avais pas la boussole mais j'ai réussi toute seule à voir le soleil couchant, et à deviner que c'était l'ouest. Ça a été un éblouissement. Et je voulais dire quelque chose ; quand je suis arrive à paris, à 17, 18 ans, et même après, quand j'y suis revenue à 35 ans, je ne savais pas trop comment me diriger, et dans le bus, comme dans le métro, je ne voulais pas qu'on sache. Je ne voulais pas qu'on sache. Et je regardais toujours le plan du bus, la ligne de bus, mais d'un œil : en me disant, faut pas qu'on me voit, faut pas qu'on me voit.

Delphine : tu voulais pas qu'on sache quoi ? Ou t'allais ?

Lise : Non, que je ne sache pas. Il fallait pas qu'on voit que je ne savais pas. Je voulais cacher mon ignorance de ne pas savoir. Ça, mais c'était vraiment, c'était la honte, quoi : la honte. J'avais honte, j'imaginais que les gens se dirigeaient dans le bus un petit peu magiquement, quoi. Et ma désorientation était telle que pour moi, c'était sans doute un effet magique de savoir dans quelle direction aller. Et je vais finir avec lorsque j'ai été en voiture avec Delphine l'année dernière, deux ou trois fois, j'étais admirative, parce qu'elle savait tourner à la bonne rue ; et ça confirme ce que tu as dit tout-à-l'heure. Et ça se voyait, et j'étais stupéfaite, qu'on sache.

Virginie : ah oui, moi ça me paraît supra-normal que les gens arrivent à tourner comme ça en voiture.

Gaétan : Moi, je suis un très mauvais co-pilote. Réellement un très très mauvais co-pilote. Autant je crois que je me repère bien dans Paris, j'ai pas de problèmes d'orientation dans Paris. Par contre, c'est vrai que si je suis co-pilote, même ne serait-ce que si c'est quelqu'un qui me ramène chez moi : je suis pas fichu de lui donner le chemin. J'y arrive pas. Et ce qui est dramatique pour le pilote, c'est qu'il fait des kilomètres supplémentaires.

Delphine : Tu veux dire, toi, tu sais, mais tu peux pas le transmettre ?

Gille : je ne peux pas le transmettre, j'y arrive pas. Et pourtant, c'est des choses que je pourrais faire au quotidien, mais j'y arrive pas. En fait, j'ai l'impression que j'ai du mal avec l'objet… tu parlais de boussole, c'est impossible pour moi d'utiliser une boussole, un plan. Pourtant, c'est pas très compliqué, quand je vois les autres personnes. J'y arrive pas, je suis… par contre, à pieds, il n'y a aucun problème. Je peux marcher très longtemps, et je me retrouve tout le temps, j'arrive toujours à retrouver mon chemin, et tout, mais : à pied. Je peux même prendre des raccourcis, j'arrive à me repérer. Mais c'est vrai que sur des plans, j'ai envie de dire, c'est presque des barrières que je me mets ; c'est probablement ça. C'est parce que je vois tous les gens que tu peux connaître, ils ont aucun problème, et moi, d'emblée, j'ai peur de pas m'y retrouver, en tous cas, sur un plan. Mais c'est marrant, parce que ça me fait penser : problème d'orientation, je crois que c'est aussi le problème du sens, et il y a plusieurs sens au sens : le sens giratoire, le sens/la direction ; et le sens des mots. Pour moi, c'est très lié. Et j'ai un peu l'impression que c'est la même chose, les problèmes d'orientation et les problèmes de la signification des mots. Je fais le lien sans bien cerner, mais aussi, c'est quand on parle d'orientation, c'est aussi, enfin - pour parler de moi - l'orientation de ma vie. C'est dans quel sens je vais, et avec quel sens. C'est toujours pareil, le sens giratoire, la signification du mot, des mots, de l'histoire, de mon histoire ;tout ça est très lié.

Isabelle : Non, moi, j'ai juste une difficulté à lire un plan, mais je crois que c'est une question de précision. Je ne suis pas sure que ce soit un problème d'orientation. Il y a trop de choses, c'est tout petit et il y a trop de choses. Et ça me demande d'être concrète.

Delphine : Et un gros plan ?

Isabelle : C'est pareil, il y a plein de choses. Ça me demande de m'arrêter. Sur quelque chose, et je zappe, je zappe.

Virginie : C'est la concentration…

Isabelle : Oui.

Delphine : je peux dire un truc, mais ça a pas à voir ? ça a à voir avec tout-à-l'heure.

Le modérateur : Oui

Virginie : Non. bon… vas-y.

Delphine : ça a à voir avec la mémorisation. Ça m'est revenu, je me suis rappelé. Je sais maintenant pourquoi je peux travailler, j'arrive à m'y mettre. Je m'en suis souvenue tout-à-l'heure, après. C'est que maintenant ; en fait, je me suis rendu compte que maintenant, j'arrive à m'y mettre parce que j'arrive à laisser venir ce qui doit venir… et en fait, tout ces derniers temps, j'ai réussi à rendre mon travail à temps parce que je laisse venir ; et ce qui vient en premier, c'est mon grand-père qui me viole et des cauchemars atroces. Avant, je ne pouvais pas ; je ne pouvais pas laisser venir ça, donc je ne laissais rien venir, donc je ne pouvais pas travailler. Mais maintenant, alors c'est pour ça que c'est très dur et que ça s'accompagne de nausées, machins, crises de larmes, je sais pas comment ça se passe mais en tous cas apparemment, ça cède, et ce qui vient en premier, c'est des cauchemars atroces et des souvenirs, et après, je peux travailler.

Gaétan : Ce que tu viens de dire, ça me fait penser à autre chose, l'histoire du plan. En fait, je viens de me rendre compte que le plan, c'est aussi… du mal à lire un plan, c'est aussi du mal à… par exemple, je me rappelle ; le problème, quand je devais écrire dans le cadre de mes études, c'est justement que je n'arrivais pas à faire de plans. Donc il y a plein d'idées qui me venaient, et que c'était complètement désordonné, et j'arrivais pas à organiser. Et en fait, c'est pareil, c'est l'histoire du sens des mots. Je m'interroge beaucoup sur les mots. Pour en revenir aux apprentissages, j'applique. En fait, tout ce que j'ai pu apprendre, c'est grâce aux livres, parce que je lisais beaucoup, et je continue à lire énormément, et… comment expliquer ça. Je pense que si - bien sûr, avec des "si", on peut tout - mais j'ai envie de dire que j'ai été un bon élève qui a été contrarié. Parce que je me rends compte que quand je parle dans d'autres cadres, les gens sont toujours très intéressés par ce que je dis. On me dit, même, qu'on me trouve très intelligent, et bon, enfin, c'est juste quelque chose en apparté.

Le modérateur : Merci. Bon, il est quatre heure moins le quart, on va faire une pause maintenant, et on reprend après pour les deux autres sous-thèmes. Une pause de dix minutes.

(PAUSE)

Isabelle : j'ai une question ; j'ai une question : est-ce que la difficulté de lire un plan ne peut pas venir du refus de suivre les règles imposées par quelqu'un d'autre ?

Le modérateur : Un élément important ; dans le cadre de ces ateliers, quand vous posez une question, et s'il y a une réponse, ou une proposition de réponse, elle est de toutes façons donnée uniquement entre les particpants. En l'occurrence, ni par moi, ni par les gens qui accompagnent aujourd'hui.

Delphine : Moi j'ai une idée de réponse, mais je te la dirai, on y reviendra tout-à-l'heure dans le syndrome du perroquet. Je te dirai…

Isabelle : Bon, c'est pas des questions au modérateur…

Delphine : non, c'est nous autres entre nous.

Le modérateur : Oui, mais par rapport à la question qui vient d'être posée, est-ce que quelqu'un a quelque chose à apporter ?

Gaétan : Oui, mais répète la, ta question, parce que je crois que…

Isabelle : En ce qui me concerne, j'entends, est-ce que la difficulté de lire un plan ne vient pas du fait que ce soit des règles à suivre imposées par quelqu'un d'autre ?

Gaétan : Moi, ça me renvoie effectivement à quelque chose, j'ai beaucoup de problèmes avec les règles. C'est pour ça que justement, j'ai pas de réponse mais ce que tu dis me touche.

Lise : Moi, la réponse qui me vient, c'est que si par exemple, la rue que je dois atteindre est de l'autre côté de la Seine, il faut absolument que je prenne le pont. Il n'y a pas moyen, je ne peux pas aller à la nage de l'autre côté, donc je suis la règle du plan ; c'est ce qui me vient tout de suite comme réponse.

Delphine : Et puis ça ne te dérange pas ?

Lise : Non, je préfère prendre le pont que de traverser à la nage. Mais je sais bien que - je sais pas si c'est fondamental dans l'existence - mais c'est quelque chose de solide de traverser le pont pour aller de l'autre côté d'un fleuve, par exemple. Je bifurque comme çà mais voilà ma réponse par rapport à ta question.

Zoé : J'ai visité Auxerre, il n'y a pas très longtemps, et ils ont fait une chose très bien avec un plan, avec un plan et des choses marquées au sol, donc tu peux pas te tromper, et tu peux pas te perdres : tu commences par le numéro 1 et tu vas jusqu'au numéro untel, et voilà. Et bizarrement, je suis sortie, le numéro 1 était à côté, et j'ai pris le dernier numéro. Et j'ai fait toute la visite à l'inverse; Et j'ai galéré parce que c'est pas bien indiqué dans ce sens là, mais ça m'a… et à un moment, je me suis dit : je vais reprendre le parcours normal, et bah ça m'a ennuyé, quoi. Donc je me suis dit, je vais recommencer comme je faisais, je vais repartir à l'envers. Et c'est vrai que ça me plaisait plus.

Virginie : Quand j'ai parlé du décalage entre ce qu'on est capable de faire et l'éventuelle "capacité à", c'est - je sais pas si c'est dans le thème - mais c'est mon problème avec les machines en général. J'ai remarqué qu'il y avait des tas de gens à qui ça arrivait, et des gens qui avaient pas forcément été incestés, et qui pigeaient rien aux machines. Mais je voulais dire, dans mon truc, c'est visiblement apparemment quelque chose qui est pas dû à mes capacités, puisque je suis incapable de faire marcher un magnétoscope, au pire, un réveil matin non plus, et j'ai toujours pensé que j'étais débile là-dessus. Et un jour, on m'a fait remarquer que : pourquoi dans ces cas là, je maîtrisais parfaitement mon Mac, j'arrivais à changer une carte-mère, j'étais pro, je dépanne souvent mes copains graphistes. Donc visiblement, c'était pas le rapport à la machine qui n'allait pas, c'était encore une fois une inhibition, un refus que je m'imposais, devant la machine. L'histoire du magnétoscope, ça a été très grave, c'est qu'en fait j'avais rendu service à un ami, et il m'avait offert un magnétoscope pour me remercier. Et le blocage était tel que ce magnétoscope est resté dans le carton pendant six ans. J'ai pas réussi déjà, à ouvrir le carton. Je déménageais, je transportais ce carton, je n'arrivais déjà pas à l'ouvrir, pressentant qu'il fallait s'y mettre. Et finalement, je ne l'ai pas ouvert, j'ai demandé à mon frère de le mettre en place, de l'installer. Et quand je l'ai installé, c'est effectivement un truc super compliqué, programmable etc. et donc, je ne m'en sers que pour mettre une cassette dedans, ce que j'ai énormément de mal à faire. Et dans la mesure où je n'ai aucun souci pour réparer un ordinateur - parce qu'on peut dire, c'est les nanas, elles sont pas bricoleuses - mais j'ai décidé qu'il fallait que l'ordinateur, je le maîtrise à fond, et là, je suis très douée : je dépanne mes copains, même des hommes.

Delphine : Non…

Virginie : Donc ce qui va pas, c'est le décalage. Encore, je serais douée en rien. Mais c'est le décalage entre ce que à un moment donné, on a décidé, donc visiblement, le potentiel y est, et l'inhibition dans d'autres domaines.

Le modérateur : Quelqu'un a quelque chose à ajouter à cette question ?

Virginie : Ben il y a peut-être un peu ça aussi, c'est le fait qu'il y a des choses qui sont imposées, et d'autres choses que l'on décide, finalement. Et en fait, le magnétoscope avec son existence compliquée, son mode d'emploi etc, m'agresse, parce que je suis obligée de rentrée dans le rang pour apprendre. Alors que le Mac, j'ai décidé.

3) Passer un examen

Le modérateur : On va rebondir sur ce que dit Virginie, pour passer au troisième sous thème, par rapport à ce principe d'imposition, qui était "passer un examen". Alors passer un examen, c'est au sens large. Ça peut être aussi une échéance après dans le cadre professionnel, c'est pas forcément l'examen au sens stricto sensu de ce qu'on peut connaître dans le monde scolaire.

Zoé : Moi, en matières d'examens, et même de quoi que ce soit, je me suis toujours arrangée pour choisir des niveaux qui sont inférieurs au mien; comme ça au moins j'étais sûre d'être acceptée et de pas avoir trop d'effort à fournir. Enfin, sans me le dire à l'avance, mais je me suis rendue compte de ça. Par exemple, j'étais auxiliaire vétérinaire, c'est un niveau CAP-BEP, et j'ai un niveau Bac, j'aurais pu faire un autre métier, avec les compétences que j'ai. Je me suis arrangée pou