| "Nos
réactions physiques et psychologiques aux abus
sexuels - atelier du 25 février 2006
1) Préambule
et fonctionnement d'atelier
2) Quel a été
notre ressenti face à la « légitimité
» entre guillemets vécue ou reconnue
de l’agresseur
3) L’opposition verbale
ou physique s’est-elle éventuellement
associée ou dissociée à un ressenti
de type corporel.
3- Notre manière d’agir
ou de réagir dans la situation d’inceste
a-t-elle évolué avec le temps ?
1) Préambule
et fonctionnement d'atelier
Lecture du préambule.
Le psychologue : En ce qui concerne…La
logique des ateliers.
Les ateliers sont une opportunité pour les
acteurs victimes d'inceste et leur entourage impacté
par les pratiques incestueuses de partager une parole
sur leur expérience dans un contexte d'écoute
libéré de toute contrainte morale.
La périodicité des ateliers. Les ateliers
sont proposés sur une périodicité
trimestrielle avec une proposition thématique
sur l'année. La durée de deux heures
et demie doit permettre la participation active au
niveau de la parole comme de l'écoute, de l'ensemble
des acteurs.
L'utilité des ateliers. Il s'agit de l'accueil
non restrictif de l'ensemble des paroles des victimes
de pratiques d'inceste dans leur dimension de connaissance
psychologique, émotionnelle, sociale, socioprofessionnelle.
La parole dans les ateliers. La parole ainsi que les
silences sont offerts aux acteurs sur la base de leur
désir avec une régulation du temps liée
au nombre de participants et aux thèmes de
l'atelier.
Le recueil de la parole. L'ensemble du discours pendant
les ateliers est enregistré afin d'en permettre
une retranscription fidèle qui permettra la
réalisation de synthèse thématique.
En ce qui concerne la synthèse de la parole.
Ces synthèses ont pour objectif pour chaque
membre de l'atelier de pouvoir, s'il le souhaite,
retrouver sa parole, garder sa parole, et peut-être
retrouver par une nouvelle manière, par une
nouvelle écoute, la parole de l'autre, de positionner
sa parole et son expérience au sein de la parole
des autres. Dans un deuxième temps, elles ont
pour objectif de permettre une lecture plus large,
mais aussi plus complète, des connaissances,
expériences, ressenties par l'ensemble des
acteurs concernés par la problématique
des conduites incestueuses. Il s'agit de communiquer
l'expertise et sur l'expertise du discours non programmée
des acteurs-victimes. Et enfin, dans un troisième
temps, elles permettront dans le cadre d'une démarche
scientifique au plus proche de la parole des acteurs,
une analyse du discours sur le vécu des victimes,
en vue d'une publication.
Juste, je tenais effectivement
à faire une petite précision. Il y avait
eu à la fin du dernier atelier, effectivement
j’étais intervenu en disant qu’il
fallait que nous soyons tous très attentifs
je veux dire à la parole de l’autre et
au fait de réagir sur la parole de l’autre.
Alors nous en avons reparlé et effectivement,
il est clair que je pense que je n’avais pas
été suffisamment précis. Il ne
s’agit pas de ne pas réagir à
la parole de l’autre, mais bien d’attendre
que l’autre ait terminé sa parole de
manière à ne pas l’amener à
réagir sur la réaction qu’on vient
d’avoir, au risque que ce soit déficitaire
par rapport à la qualité de ce qu’il
était entrain de nous dire. Donc on est bien
d’accord là-dessus, on peut bien sûr
réagir, interroger par rapport à la
parole de l’autre mais en étant attentif
à ce que la personne ait fini de s’exprimer.
Voilà. Alors effectivement, je pense que l’ensemble
des gens présents ici avaient regardé
la thématique de l’atelier d’aujourd’hui,
donc elle reste la même, la formulation des
questions que nous avons retravaillées a effectivement
un petit peu changé sur la forme tout en restant
sur le fond bien sûr dans la même logique
d’interrogation. Donc le thème de l’atelier
d’aujourd’hui est effectivement Nos réactions
physiques et psychologiques aux abus sexuels. Les
trois sous thèmes proposés aujourd’hui
sont :
1- Quel a été notre ressenti face à
la « légitimité » entre
guillemets vécue ou reconnue de l’agresseur
2- Le deuxième est l’opposition verbale
ou physique s’est-elle éventuellement
associée ou dissociée à un ressenti
de type corporel.
3- Le troisième : notre manière d’agir
ou de réagir dans la situation d’inceste
a-t-elle évolué avec le temps.
Voilà. Si effectivement au fur et à
mesure qu’on passera d’un sous thème
à l’autre vous avez besoin d’un
certain nombre de précisions sur la manière
dont la question est posée, n’hésitez
pas. Voilà. En ce qui concerne les gens qui
ne m’avaient jamais rencontré dans les
ateliers, je suis là en tant que garant du
temps de parole, puisqu’on s’accorde à
peu prés trois quarts d’heure par sous
thème, et aussi garant du respect de la parole
de chacun.
1- Quel a été
notre ressenti face à la « légitimité
» entre guillemets vécue ou reconnue
de l’agresseur
Lise : Est-ce que tout le monde
se connaît ? Je veux dire, est-ce qu’on
a besoin de dire son prénom, par exemple. On
fait un tour de table, juste pour dire son prénom,
parce que peut-être certaines personnes se connaissent
pas.
Delphine : Ou un pseudo, si on veut.
Lise : Oui, ou un pseudo. Bien sûr
Delphine : Je m’appelle Delphine
Viviane : Viviane
Julie : moi c'est Julie
Sidonie : Moi c’est Sidonie
Annabel : Annabel
Stéphanie : Stéphanie
Nathan : Nathan
Lise : Lise
Valérie : Valérie
Le psychologue : et François
François : Donc, heu, je vous propose d’aborder
le premier sous-thème de cet atelier qui est
donc Quel a été votre ressenti face
à la légitimité vécue
ou reconnue de l’agresseur ?
Delphine : Ben, je vais commencer, ça permettra
peut-être d’éclaircir. On a…
Je vais pas parler de moi, je vais parler de mon amie,
ma compagne, Bérénice, qui est aussi
une victime d’inceste qui a pas pu venir là
aujourd’hui et qui m’a dit que je pouvais
dire des choses qu’elle m’a déjà
dites. Je vais pas parler pour moi, parce que moi,
j’ai commencé à être violée
quand j’étais bébé, je
me souviens pas… enfin, j’ai dû
lui accorder… enfin, la question se pose pas
pareil je trouve puisque j’étais bébé,
je parlais pas, je marchais à peine, donc aucun
sens à tout ça, donc ni des questions
de légitimité… Mais ce qui nous
avait donné envie de faire ce thème,
et en tout cas ce sous thème, pour éclaircir,
c’est notamment Bérénice ma compagne
qui expliquait que quand son agresseur à elle,
c’est son frère, mais c’est aussi
son cousin germain, que quand pour la première
fois, ce cousin germain, elle elle devait avoir 6-7
ans et le cousin 13-14 ans. Un jour ils jouaient,
ils passaient l’après-midi ensemble entre
cousins avec le frère qui avait deux ans de
plus que Bérénice et tout ça,
et le cousin qui manipule un peu… en tout cas
les deux, qui avait déjà violé
son frère, il organise un jeu et il dit : «
Bon, ben on va tous se déshabiller, et on va
tous se montrer nos muscles » Et Bérénice
dit qu’elle se calait sur son grand frère,
son grand frère le faisait, il avait pas l’air
de trouver, il avait pas l’air de réagir
et de dire non, ben, elle a… elle a pensé
que… ben voilà, elle a pensé,
elle s’est calée sur ce qu’il faisait,
donc ni elle s’est méfiée ni rien
du tout. Et après quand le cousin a continué
et il lui a dit « Ben voilà, Bérénice,
on va faire un autre jeu, ça va saigner, Bérénice,
mais t’inquiète pas c’est pas grave
! » Elle se souvient d’avoir regardé
son frère, et son frère il a rien dit
non plus. Il n’a pas… Et après
en fait, ses souvenirs s’arrêtent là,
pendant un laps de temps de quelques minutes, elle
se souvient de ensuite. Tout ça pour dire que
elle… c’est ça la légitimité.
Elle a pensé que…. enfin rétrospectivement,
elle peut dire que il avait… en tout cas son
grand frère, et son cousin qui était
grand aussi, et jusqu’à présent,
son grand frère qui jusqu’à présent
c’est lui qui la ramenait de l’école,
et il avait la légitimité de grand frère,
quoi, qui sait ce qu’il fait et qu’elle
peut écouter. Et donc le jour où heu
il dit rien et que le cousin la viole, ben elle est
pas… elle pense que… Ce qui fait aussi
qu’elle est pas allée gueuler auprès
de ses parents, enfin, ou dire quelque chose, c’est
que comme le grand frère qu’elle écoutait,
en qui elle avait confiance, qui était là
et qui a rien dit, elle a peut-être même
pas pensé à se dire que ce n’était
pas normal, qu’il y avait un truc qu’il
fallait aller dire, enfin… Voilà, c’était
ça le… Et c’est pour ça
que je dis que pour moi, heu, bébé,
enfin, minuscule petite fille, c’est pas une
question que… Enfin si, c’est une question
qu’on peut poser pareil, parce que ça
a duré des années, mais… Mon grand-père
c’était mon grand-père, c’était
le maître de la famille et puis quelques mois
après, mon père aussi a participé.
Donc du coup, c’est vraiment…. C’était
la légitimité totale. Mon père
et mon grand-père, c’était tellement…
Donc je pense qu’il a fallu attendre d’avoir
trente ans, de commencer une analyse… enfin,
j’ai commencé plus tôt que ça,
à 28 ans… pour heu… pour me remettre
tout ça en tête. Mais quand j’étais
tout bébé et le temps que ça
continue, je pense que j’ai même pas penser
à me dire que… des trucs du genre : «
C’est pas normal » ou « Ce qu’ils
font n’est pas bien ». Parce que ce qu’ils
font c’est ce qu’ils font, c’est
comme lorsqu’on me dit d’aller me doucher
ou d’aller manger ou de faire mes devoirs. De
toute façon c’est eux qui… Donc
heu… C’est pour ça que j’ai
pas pensé. Voilà…
Stéphanie : Je sais pas si c’est sur
la légitimité, mais moi j’avais
11 ans, donc c’était le mari de ma mère
et heu, dans la famille, c’était…
Ben en fait, y avait qu’une place, c’était
la sienne, quoi, donc heu… Y avait qu’une
voix c’était la sienne, y avait qu’une
autorité c’était la sienne, donc
quand ça a commencé déjà…
Là j’suis en procès, donc ils
me posaient la question « Est-ce que il….
» Enfin c’est moi qui me suis posé
la question : « Est-ce qu’à un
moment donné il m’a dit : ‘Tu ne
le dis pas !’ » Et aussi loin que remontent
les souvenirs, je l’entends pas le dire «
Tu ne le dis pas ! » C’est… Aussi
loin que je me souvienne, c’était comme
ça. Ca se… fallait pas que je le dise,
fallait que j’le cache. Fallait que je fasse
comme si de rien n’était. Et c’est
bien, bien des années après, en disant
le livre « J’avais 12 ans », de
Nathalie Scheweigoffer, ben c’est là
que j’ai compris ce qu’il m’arrivait
réellement. Donc c’est en disant ce livre
que, ben voilà, « c’est un inceste
que tu subis, c’est un viol », et c’est
vraiment là que j’ai vraiment pris conscience
de ce qu’il m’arrivait, quoi. Et y un
autre souvenir qui me revient, c’est…
Bon ben là, depuis deux ans, j’suis en
procès, et heu… ma sœur qui nie
avoir été incestée, je lui dis
: « Mais attends, il te touchait, t’étais
adulte ! » Et c’est là où
elle me dit : mais elle a toujours vécu comme
ça ! Donc heu.. Donc voilà !
Delphine : Quand t’as lu ce livre de Nathalie
Schweigoffer, t’étais jeune, enfin…
Stéphanie : Ben les attouchements ont commencé
vers 11 ans, les viols vers 12. En fait c’est
ma sœur aînée, celle-là qui
avait ce livre-là comme par hasard.
Delphine : Ben oui, c’est ça !
Stéphanie : Comme par hasard, toute ma famille
l’a lu, ce livre. Et heu… ouais, c’était
plus tard, vers 13-14 ans, c’était vraiment
que bien plus tard que j’ai su que heu…
quand il venait me chercher la nuit… Et puis
c’est tout le contexte aussi, c’est…
qu’il vienne… Très rapidement j’ai
analysé comment ça se passait. Il attendait
que tout le monde dorme, et dès que…
dès qu’il était devant la télé
et que j’entendais qu’il attendait que
tout le monde aille dormir et qu’il était
seul devant la télé, là je savais
que je devais commencer à me barrer…
heu à me momifier. C’est le terme que
j’ai dit aux flics, ça leur a bien plus.
Je me momifiais avec ma couette pour pas qu’il
puisse mettre les mains… Et c’est là,
en fait, c’est tout ce contexte-là qui
fait que j’ai dû me dire inconsciemment
qu’il fallait pas que je le dise, que…
ça ne devait pas se savoir. Bon ben lui qui
était tout puissant, qui m’aurait crue
? Même à 18 ans quand j’ai parlé,
il m’a fallu 7 ans pour qu’on me croie
! Donc heu.
Delphine : J’ai juste une autre question. Non,
parce que ce truc-là, ce livre, là,
il n’est dans aucune bibliothèque, c’est
pas un grand classique de la littérature. C’est
un témoignage d’une fille qui a été
violée par son père, j’sais pas
à combien de numéros il a été
édité, mais est-ce qu’il y avait
d’autres livres chez vous qui circulaient ?
Stéphanie : Non (c’était çui-là).
Parce qu’en fait, heu, le seul livre qui circulait
c’était des Arlequins. C’était
des Arlequins, c’était que ça.
Quand j’étais vraiment plus jeune - plus
jeune, c’était les photos romans, mais
sinon, heu, moi, les copines lisaient les bibliothèques
(roses), j’sais pas quoi là, moi j’lisais
les Arlequins à 10 ans, quoi ! Donc, heu, et
c’est plus tard que moi j’ai lu «
J’avais 12 ans ». Et d’ailleurs
j’vais essayer de le récupérer.
C’est un livre fétiche.
Viviane : Donc, heu, moi contrairement… mon
père m’a demandé de garder le
silence. En fait, j’avais complètement
occulté les attouchements au départ.
Le point de départ, pour moi, c’était
le passage à l’acte. Heu, donc heu, effectivement,
pour moi, mon père c’était une
référence également, parce que
toute petite y a pas eu de… Enfin nous on faisait
une famille normale entre guillemets. Mais c’est
bien après que j’ai repensé qu’effectivement,
y avait eu ces attouchements auparavant, et quand
il est venu pour la première fois pour me violer,
il m’a dit que c’était notre secret
à nous et que il voulait m’apprendre
ce que c’était et qu’il voulait
être le premier. Et il est vrai que heu…
je pense qu’il devait le savoir à l’époque,
à chaque fois qu’on me disait : ‘C’est
un secret’, j’ai toujours tenu parole,
et je ne l’ai jamais révélé.
Là, effectivement, j’ai mis 24 ans à
percer ce secret en fait, mais j’y suis arrivée.
Hé, j’ai respecté, parce que pour
moi, c’est ce que j’expliquais un petit
peu l’autre jour, il y a quand même une
ambiguïté entre ce qu’il m’a
fait où je suis remplie de haine, mais d’un
autre côté, heu, c’est mon père,
je l’aime en tant que père. J’ai
quand même passé de bons moments, même
si je savais que, effectivement, heu, y avait des
moments où heu, pareil, il attendait que tout
le monde soit endormi pour venir, heu… Une autre
fois dont je ne me souviens pas trop, là c’est
mon frère qui nous a vus sur le lit et qui
s’est fait dégager par mon père
en lui interdisant de monter. Cette fois-ci je m’en
rappelle pas trop. D’autres fois effectivement,
dans la même pièce, parce que ma mère,
heu, ma grand-mère était décédée,
heu, donc il y avait mon grand-père qui était
dans une alcôve entrain de dormir à côté,
et heu, mon frère qui était sur un lit
de camp à côté, qui était
entrain de dormir et là je m’en souviens
parfaitement, où il m’a dit de…
de me taire. Et où il est passé effectivement
également à l’acte. Et donc effectivement,
j’ai…, je ne pouvais pas, même si
je savais qu’il avait fait mal, à cette
époque, je savais que c’était
mal, mais c’était mon père, donc
c’est vrai que lui avait autorité, il
avait heu… et je ne mettais pas le mot «
viol », « inceste », sur ce qu’il
faisait. C’est beaucoup plus tard que là
où…, je me suis réveillée.
Voilà.
Delphine : T’avais quel âge ?
Viviane : En fait, j’avais dans les 14-15 ans.
Alors il faut savoir aussi que depuis quelque temps,
depuis le moment où j’en ai parlé
à ( ?), ça fait à peu près
deux semaines, j’ai eu d’autres souvenirs
qui me sont remontés, heu, où là
j’ai… mon grand-père, vers l’âge
de trois-quatre ans, heu, qui m’a demandé
de mettre ma main dans sa poche. J’ai appris
également que mon grand-père avait fait
la même chose à ma mère, donc
c’est son père. Mais je l’ai appris
il y a deux semaines également. Mais pour moi
c’est… je dirais que, mon grand-père,
c’était moins que mon père, à
la limite. Il m’a fait faire que des attouchements,
mais c’est beaucoup plus lointain, j’en
souffre… j’en garde la mémoire,
mais j’en souffre pas de la même manière.
Et puis c’est aussi peut-être parce qu’il
est dans un hôpital à moitié fou
que j’ai complètement laissé tomber.
Je le vois plus depuis heu, depuis plus de 10 ans.
Donc pour moi, c’est heu… je tire un trait
dessus.
Delphine : Sur le grand-père !
Viviane : Sur le grand-père. Alors que mon
père, je le vois toujours. Donc… Et c’est
vrai que pour moi, c’est heu… je minimise
à la limite ce qu’il s’est passé
avec mon grand-père, parce que le plus choquant
pour moi, c’est le passage à l’acte,
c’est pas tellement les attouchements, c’est
surtout le passage à l’acte qui m’a
vraiment, heu… où ça a été
vraiment la rupture complète. Mais malgré
tout, comme je disais, je garde en souvenir les bons
côtés avec mon père et heu, à
l’heure actuelle, je le vois toujours, et j’en
souffre à chaque fois, mais heu, c’est
mon père et je garde cette image de père
et malgré ce qu’il a fait.
(silence)
Annabel : Est-ce qu’il serait possible de répéter
la question ?
Le psychologue : Oui. Donc Quel a été
votre ressenti face à la légitimité
vécue ou reconnue de l’agresseur ?
Annabel : Moi, mon ressenti, c’est de l’ordre
de la fatalité. Encore que, comme ça
a commencé aussi quand j’étais
sans parole, parce que très petite, je pense
que je me suis… que j’ai été
habituée à ce que ce soit comme ça,
truc atroce qui vous arrive, comme on ne sait pas
trop le prendre comment, et heu… je sais pas
si on peut dire… Enfin associer la notion de
la fatalité et de légitimité,
c’est ça qui me revient. Et par rapport
donc à… à ce que j’ai entendu
sur…, à ce qu’il a dit de se taire,
de ne pas le dire, je n’en sais strictement
rien. Je n’ai absolument pas de souvenirs ;
Ce que je sais, c’est que enfant, et puis ça
m’a suivi toujours dans la famille, on disait
que il ne fallait me confier aucun secret, que c’était
une catastrophe, que je faisais des gaffes. Que j’étais
pas méchante, mais que je faisais des gaffes,
heu… Ce qui m’étonne encore plus,
alors. Parce que je me dis : « Mais si ça
se trouve, j’ai dit quelque chose ! Et on a
pensé que c’était une gaffe, une
folie ou…. Parce que la personnalité
de mon père était tellement légitime,
c’était absolument illégitime
de dire qu’il pouvait faire ça.
Viviane : Je peux intervenir sur ce que… Je
pense qu’effectivement c’est tout à
fait ça, les gens s’imaginent que connaissant
la personne, la personne ne peut pas effectivement
faire ce genre de choses, et ça paraît
impensable, et forcément, quand on est gamin,
on nous traite de menteur, ou d’avoir beaucoup
d’imagination, et c’est vrai que les gens,
même s’ils ne veulent pas le penser, refusent
également de pouvoir penser que cet homme-là,
ou cette femme, peu importe, a pu avoir des actes
heu… des actes incestueux. Enfin, c’est
ce que je pense.
Annabel : Avec évidemment beaucoup de distance
et de temps passé, je parlais hier, je ne sais
pas comment c’est venu, par hasard à
une amie très proche, qui est une amie depuis
longtemps et qui manifeste de l’empathie, de
la compassion, qui ne nie pas ces histoires d’inceste,
qui ne met pas ces histoires d’inceste en doute,
vraiment. J’ai été amenée
à lui dire que mon père a violé
ma fille et que mon mari, le père de ma fille
était là. Et elle s’est mise à
pleurer. Et elle a dit : « Mais c’est
impossible ! Elle se trompe ! » Et ça
m’a fait… ça m’a horrifiée,
quoi ! Je lui ai dit : « Mais pourquoi tu dis
ça ? » Et même si elle se trompait,
comment est-ce que un enfant pourrait imaginer comme
ça des trucs… Quel est le gosse à
qui il n’est rien arrivé qui va dire
une histoire comme ça ? Et elle s’est
mise à pleurer , à pleurer , et puis
après on n’en a plus parlé. Donc
c’est pareil, elle a connu mon père,
et elle a connu mon mari et… On ne peut pas
entendre, parce que leur personne sont légitimées.
Delphine : Par tout le monde. C’est vrai, ça.
C’est un truc important, que ce n’est
pas que soit même qui légitime. Le reste
des parents, du monde…
Annabel : Et pas que les gens hostiles. Ceux qui ont
de la compréhension et de la sympathie. Pas
des gens qui rejettent.
Virginie : Oui, parce que j’allais dire, dans
les cas où… Enfin moi quand je l’ai
dit, tout le monde a dit : « Ben ça m’étonne
pas, ce salaud ! » mais en fait, quand les gens
ont une dent… ou la femme est divorcée,
ou j’sais pas quoi, elle a qu’une envie.
Après, ça dépend des circonstances,
quoi !
Annabel : Voilà !
Virginie : C’est subjectif.
Le psychologue : C’est la raison pour laquelle,
dans le libellé de la question, il y a bien
été mis « La légitimité
vécue ou reconnue ».
Annabel : D'accord.
Le psychologue : Vraiment, effectivement, il y a ces
deux dimensions.
Sidonie : Moi je voudrais indiquer que j’ai…
ce que tu viens de dire… J’ai eu un ressenti
où je crois que pour la première fois
j’ai compris pourquoi on m’a traité
de menteuse depuis que je suis toute petite fille.
Et je n’ai jamais compris pourquoi on me traitait
de menteuse. J’ai pas souvenir d’une histoire
quelconque, de démarrage, qui ait pu ….
Tout d’un coup, je me dis que peut-être
un jour j’ai dit des choses, sans m’en
souvenir, et à partir de là, je suis
devenue la menteuse, la menteuse de la famille. Ce
qui fait donc que je pouvais de toute manière
plus jamais rien dire, heu, et douée d’imagination.
Voilà. Et alors je les remercie beaucoup, ça
m’a beaucoup entretenue, je me suis construite
là-dessus. On disait que j’avais de la
mémoire, mon frère n’en avait
pas, mais moi j’en avais (rires), que j’avais
de l’imagination et que j’étais
une menteuse. Et une alcoolique. A 5 ans, 6 ans, une
alcoolique ! Quand mes parents avaient des invités,
ils faisaient des cerises à l’eau de
vie dans un petit verre à liqueur ils mettaient
une cerise avec un petit peu d’eau de vie. Et
quand les invités étaient partis, il
devait rester un petit fond dans les verres, et moi
je vidais les verres. Donc « cette petite sera
alcoolique, menteuse, de l’imagination »
et un tout petit peu plus tard putain. Donc j’ai
eu le catalogue. Voilà. Donc pour la légitimité,
c’était mon oncle, donc j’ai pas,
heu, j’avais 7 ans, donc heu… C’était…
Ah non, plus que la légitimité, c’était
l’amour de ma mère, c’était
l’homme idéal, celui… son beau-frère,
c’était sa sœur qui avait eu le
bol de l’avoir, et elle elle avait quand même
qu’un résidu avec son mari, et celui-là
était bon, celui-là était merveilleux,
celui-là faisait la cuisine, celui-là
faisait tout, donc de toutes manières, il pouvait
me faire ça aussi, donc de toutes manières
c’était bon. Et puis comme j’ai
perdu la mémoire tout de suite, j’ai
pas posé de questions. Mais il y a cette histoire
de livre qui revient pour moi. Je ne sais pas s’il
s’agit du même livre, heu, je ne me souviens
plus du titre, mais il y a déjà un certain
nombre d’années où j’ai
eu… tout à fait du début à
la fin de mon travail analytique où j’ai
eu conscience de ce viol, et de cet inceste, je suis
tombée sur un livre, peut-être que c’était
celui-là, c’était une femme de
Grenoble qui l’avait…
Delphine : C’était Eva Thomas ?
Sidonie : Bon, alors c’était un livre
sur une fille qui avait été violée
par son père et je sais qu’elle était
de Grenoble, et c’était important, parce
qu’à ce moment-là, mon violeur
habitait Grenoble (rires). Et il était pas
encore mort. Il était là dans les dernières
années de sa vie, et là j’avais
compris que je ne pourrais pas parler, le dire dans
ma famille, parce qu’on allait bien sûr
me traiter de menteuse et puis c’était
pas pour moi possible, et je savais en même
temps, qu’avant qu’il meurt, il était
important que j’ai fait quelque chose pour pas
me dire après je suis restée…
Alors je lui ai envoyé le livre (rires). J’ai
pas dit de qui il venait, je lui ai envoyé
d’une poste dans un coin perdu de la France
pour qu’il ne puisse jamais identifier, et je
lui ai envoyé ce livre d’une fille qui
raconte comment son père l’a violée.
Donc il y a ce livre entre… Il y a ce livre
entre … il y a ce livre où j’ai
quand même déposé quelque chose,
et en ce moment, comme il est mort, je ne peux pas
régler mes comptes avec lui, mais il semblerait
que je me sois débrouillée pour les
transférer sur son fils, qui est donc mon cousin
germain. Et nous avons une histoire de livre, dans
l’autre sens, qui nous revient, et qui fait
que je viens de rompre avec lui après 67 ans
de communauté familiale. Et le livre qu’il
a en main en ce moment et un livre qui me vient de
mon grand-père et qui faisait partie de la
succession de ma mère et que mon frère
lui a envoyé pour que je ne l’ai pas.
Ce livre est pour moi quelque chose de très
important… ma mère est morte, sur le
plan de la succession de ma mère, la succession
n’est pas terminée, elle est loin d’être
faite, et mon frère qui est en bisbille avec
moi l’a envoyé à mon cousin qui
sait très bien qu’il y a des problèmes
dans la famille, et mon cousin l’a gardé,
en sachant parfaitement que ce livre est très
important pour moi. Je le lui ai dit, je le lui ai
redit, il a fait celui qui ne veut rien entendre,
il l’a gardé, donc j’ai rompu.
Je lui ai dit… En attendant, c’est curieux.
J’ai envoyé un livre… Et je lui
ai dit dernièrement que son père m’avait
violée. Je lui ai dit que son père m’avait
violée et que je ne pouvais pas accepter que
ce livre… que ça soit encore un passage
d’une famille à l’autre et que
moi je fasse l’objet toujours de… de ces
transgressions familiales et que celle-ci avait été
une de trop et que je ne la laisserai pas passer,
et que je m’arrêtais. Et il joue au con,
et voilà. Et donc j’ai rompu. Et donc
voilà, y a eu des échanges de livre.
Je pense… et j’ai demandé à
mon cousin, le fils de mon violeur, quelle était
sa légitimité pour me garder ce livre
! (rires) Je lui ai posé la question, je lui
ai vraiment posé la question "Mais de
quel droit, de quel droit t’autorises-tu à
garder ce livre qui serait soi-disant un don de ma
mère qu’elle ne lui a jamais fait, hein,
où il n’y a pas de testament". Et
il m’a dit « C’est au nom d’une
grand-mère qui avait été gardé
par sa mère et que ma mère devait se
sentir coupable de… » Enfin il a sortir
des trucs invraisemblables qui remontait à
trois générations, que je n’ai
jamais connus, pour garder… Donc il s’est
donné la légitimité. Et là
j’ai posé la question !
Nathan: Honnêtement, en fait sur la légitimité.
En fait la première fois que c’est arrivé,
c’était avec mon père, j’avais
7-8 ans, en fait la première fois, il avait
dédramatisé le truc en fait pour faire
les attouchements. Ca s’est passé un
peu comme si… comme s’il me faisait découvrir
quelque chose, en fait, la sexualité, enfin…
Les vagues souvenirs qu’il m’en reste,
en fait. Et donc, là, j’ai pas….
J’ai rien opposé, en fait. Mais bon,
je me méfiais quand même parce que c’était
mon père, et je savais qu'il était assez
dur. Voilà en fait pour la première
scène, mais bon après, ce qu’il
y a, il m’a violé, suite à cet
apprentissage ou à cette scène dédramatisée.
Donc là, je ne sais pas si ça répond
à la légitimité. Voilà.
C’est cette première scène, en
fait. Sinon, après, en fait, le problème,
la légitimité, moi après j’avais
très très peur. Je savais que c’était…
Je pense pas que je me disais qu’il avait pas
le droit, mais je savais que ça me faisait
très très mal. Mais le problème,
après, c’était l’intervention
de ma mère. Parce que je demandais à
ma mère s’il fallait que j’obéisse
à mon père, en fait, quand il voulait
m’emmener tout seul. Et donc ma mère
me disait « oui ». Elle disait pas «
oui », mais elle disait « oui »
du regard, en fait, d’un regard affectueux.
Et donc là, c’était pas facile,
en fait, mais jamais… je me disais pas qu’il
avait pas le droit, mais je savais que c’était
très très dangereux pour moi. Mais sinon
sur la légitimité, je me rappelle que
mon père me disait que j’irais en prison.
Enfin, il me disait pas que j’irais en prison
à propos des histoires sexuelles, mais plus,
il était tout le temps sur mon dos et il me
disait… j’arrivais pas à manger
à table, en fait. Et il me disait : «
T’iras en prison », parce que j’arrivais
pas à manger. Il me mettait tout le temps la
pression. Et ça, en fait, ça par contre
je le croyais. Enfin je croyais qu’ils allaient
m’enfermer, en fait. Donc ça c’était…
J’arrivais pas à me dire que c’était
un droit ou pas un droit, en fait. Je savais que ça
faisait mal. Le pire, c’était de se retrouver
tous avec son père, et même les deux
parents, entre eux. Le mieux, dans la famille, c’était
quand j’étais avec mes sœurs. Tous
ensemble, en fait, là, c‘était
bien. Voilà. Je sais pas si ça réponds.
Delphine : Est-ce que je peux, heu… T’as
dit, heu, t’as dit quand même que ton
père, au début de ton intervention,
t’as dit que ton père, tu disais qu’il
fallait toujours quand même t’en méfier.
J’sais plus quel mot t’as dit, mais…
Nathan : Oui, mais en fait, j’ai pas de souvenir
tellement précis. C’est les deux, en
fait. Comme s’il me faisait découvrir
quelque chose de génial, mais d’un autre
côté, je me méfiais de mon père,
parce que, mon père et ma mère se disputaient
très très violemment, donc je sais qu'il
était très violent, en fait.
Delphine : Avec elle, quoi.
Nathan : Ouais ouais, mais même, il nous…
on avait peur de lui, en fait. Et c’est un peu
des deux, en fait. Dans le souvenir que j’ai,
c’est un truc génial, enfin génial…
et quand même la crainte. Parce que je crois
qu’il était saoul, aussi, enfin. Voilà
ce que je… Mais ça fait que j’ai
quand même donné mon ac…, enfin
c’est comme si j’avais laissé la
porte ouverte, enfin… Y a ce côté-là,
et c’est surtout après, enfin, il m’a
violé, en fait. Et là, c’est là
le pire. Peut-être que je me souviens…
Lise : Mes souvenirs, à partir du témoignage
que j’ai entendu, mais je prévoyais de
le dire, quand j’étais petite, on me
disait toujours… Bon, j’étais dans
une famille nombreuse, on était 10 enfants,
je suis la septième, « Toi, tu iras en
maison de correction ». Ca, on me l’a
dit je ne sais pas combien de fois, et je ne sais
toujours pas pourquoi. Et ça, je crois qu’on
ne le disait qu’à moi. Et c’est
vrai que la maison de correction existait, notre voisin
avait un fils qui était parti en maison de
correction pour avoir volé, c'est l’histoire
que Jean Genêt écrit, c’est la
même chose… Et donc voilà ça,
c’est un point que je n’ai pas encore
éclairci, et par ailleurs, mon frère…
C’est mon frère qui m’a torturée
sexuellement pendant plusieurs années. Il me
faisait peur, il faisait peur à tout le monde
dans la famille, il faisait peur à mon père,
et mon père buvait, ils se battaient par exemple,
mais c’est mon père, mon frère
qui toujours tapait en premier, quoi, qui tapait sur
mon père. Et on avait tous peur de lui, mais
en même temps, c’est… Ce frère
a commencé à trav.… On était
très pauvres et c’est… Il apportait
toujours un peu d’argent ; le père buvait
toute sa paye, il gagnait pas grand-chose mais il
le buvait, et c’était mon frère
toujours qui venait à la rescousse pour soutenir
notre mère qui avait besoin d’acheter
ceci, ne serait-ce que pour manger. Par exemple, il
a travaillé dans une boulangerie, il volait
du pain, c’était pendant la guerre, il
volait du pain en cachette, et il l’apportait
la nuit. A l’époque, les boulangers travaillaient
de nuit, il travaillait de nuit, donc on pouvait rien
lui reprocher ; C’était quelqu’un
à qui on ne pouvait pas reprocher quelque chose,
puisqu’on n’avait rien à manger
il apportait du pain, il apportait un peu d’argent,
il était plus fort, il nous terrorisait tous,
et il me terrorisait. Donc tout ce qu’il m’a
fait, pour moi c’était qu’il avait
le droit. C’était heu… Je dis pas
que je pensais que c’était bien, mais
c’était… Il était le plus
fort, c’était le mec de la maison, c’est…
Et voilà, je crois que… j’ai bien
exprimé la légitimité il me semble,
c’est pas la peine d’en rajouter. Non,
je crois que j’ai bien cerné, là.
Delphine : Je peux te demander une précision
? Enfin qu’est-ce que tu veux dire quand….
Pourquoi il faisait peur à tout le monde. Pourquoi
est-ce que vous vous aviez tous peur ? Il était
dur avec les autres enfants, avec ses frères
et sœurs ?
Lise : Heu… Enfin moi, j’en avais une
peur… Par exemple, il était… Même
plus tard, on… mes sœurs l’appelaient
« le gros », bon, il était un peu
fort. Il a toujours eu des surnoms, le gros…
Je me rappelle plus ta question…
Delphine : Ben c’était pourquoi vous
en aviez peur, vous ? Pourquoi vous en aviez déjà
peur quand tu as commencé à …
t’as parlé de tortures sexuelles. Vous
aviez tous déjà peur de lui, mais pourquoi,
qu’est-ce qui…
Lise : Ben un exemple. J’me souviens avoir été
à l’école, et tout au long de
l’année, c’était la mode
de la corde à sauter, du palet, etc., d’autre
chose, et j’avais pas de corde à sauter
comme les autres petites filles, et j’avais
trouvé une ficelle, et j’étais
partie à l’école. Sur le chemin,
j’étais fière d’avoir cette…
c’était vraiment une ficelle. Et je sautais
à la corde en allant à l’école
avec cette ficelle, il m’a doublée, il
était en vélo, le vélo de son
patron parce qu’il faisait des livraisons, et
il m’a dit… Là, j’étais
terrorisée : « Tu rapportes ça
à la maison, mais immédiatement ».
Là, je me rappelle avoir fait demi-tour et
avoir été déposé la ficelle
à la maison, par exemple. Et ça, j’aurais
pas pu ne pas lui obéir. Voilà. Je crois
ce qui lui donnait une certaine légitimité.
Pour ma sœur aînée aussi, elle a
travaillé dans un hôtel, elle volait
aussi des choses, bon ben des petites choses pour
manger quoi, mais on l’aimait… on l’aimait
pas, enfin. Et en même temps, la légitimité
que je lui accordais, certainement encore, c’est
qu’il était malheureux à cause
de mon père, voilà. Mon père
rendait malheureux tout le monde, et lui aussi. Donc
heu… Et puis il aimait beaucoup notre mère,
il l’aidait. Tout ce qui pouvait aider notre
mère, il lui donnait de l’argent de son
travail. Et ça, quand y a pas d’argent
et que quelqu’un en apporte, on l’estime,
quoi !
Viviane : Est-ce que je peux poser une question ?
Est-ce que justement parce que tu le… tu as
accepté ce qu’il a fait parce que tu…
d’un sens tu le respectais parce qu’il
était celui justement qui, heu… l’aîné,
qu’il avait un petit peu le rôle de ton
père parce que ton père était
défaillant, et que t’as accepté
juste pour heu…. Enfin, accepté entre
guillemets… Je sais pas si j’arrive bien
à exprimer ma question mais heu…
Lise : C’est-à-dire que ce qu’il
se passait, c’était la nuit, donc je
pense que je dormais, et donc il attendait que je
dorme pour heu… ça me réveillait.
Ce qu’il faisait me réveillait. Mais
faut dire que le lit de mes parents était à
deux mètres de ce… de notre lit entre
guillemets. Donc, mais c’est avec le recul que
je me suis dit, heu, il faisait comme mes parents
faisaient ensemble, je pense, il faisait avec moi
ce que…, il essayait, en tout cas. Quelque chose
comme ça. Et en même temps… pour
moi c’est complètement opaque la mémoire
de ces moments-là. Je suis sûre j’ai
des moments clairs où je sais… Une fois
je lui ai dit « Arrête ou je le dis à
maman ! », mais… là, il était
entrain de mettre son sexe dans… Mais je sais
que plusieurs fois j’ai été réveillée
à minuit, il essayait de me faire quelque chose,
quoi.
Virginie : Il avait pas de petite copine ?
Lise : Qui, lui ?
Virginie : Oui. Enfin, j’dis, c’est sans
rapport, mais est-ce qu’il avait des petites
copines ?
Lise : Il en a eues qu’il appelait… Il
disait « mes souris », mes « giskettes
» en parlant des femmes, d’une seule fille
qu’il connaissait. Voilà. Je crois, à
part notre mère qu’il adorait, entre
guillemet, je crois qu’on était…
On valait rien… Y a que lui qui valait à
ses propres yeux, et finalement il imposait cette
image, quoi.
Delphine : Et cette affaire, de la maison de correction,
ce que tu dis « T’iras en prison, t’iras
en maison de correction », c’est…
Pourquoi, on te…
Lise : Je ne sais pas. C’est bien plus tard
que je cherche à savoir pourquoi… pourquoi
? est-ce que j’étais plus dure que les
autres ? On se suivait de très prés,
on avait…. J’ai pas entendu, j’ai
pas de souvenir qu’on l’ait dit à
mes autres sœurs.
Nathan : Sur les histoires de prison, c’est
que, c’est en fait, si j’obéis
pas, ben j’vais aller en prison. Mais c’était
pas… Il disait pas j’irai en prison quand…
sur la sexualité. C’était plus
un cadre. Pour moi, c’était si j’obéis
pas, mais… Moi, j’avais vraiment peur.
C’est ça, en fait, ils font peur…
J’avais peur de l’extérieur. On
était retranché, en fait, chez nous.
Ils font peur… On avait peur de l’extérieur.
Et on peut pas aller, en fait. Déja un intérieur,
c’est déjà dangereux ; à
l'extérieur, ça doit être encore
pire. C’est ça, en fait.
Annabel : Ce que j’ai toujours ressenti enfant,
heu… Moi, j’avais ni frère ni sœur,
donc heu, j’étais toute seule, avec mes
parents et ma grand-mère, dans un appartement
immense, dans lequel j’étais très
malheureuse, à cause de ce qu’il me faisait,
à cause de la solitude, parce que ma mère
était tout le temps enfermée dans sa
chambre, il ne fallait pas la déranger, elle
s’occupait pas du tout de moi. Mais j’avais
très très peur, donc j’avais très
très peur tout le temps. C’était
pas consciemment lié à papa, j’étais
tout le temps dans l'état de trouille, et j’avais
très très très peur du monde
extérieur. Quand il a fallu aller à
l’école, c’était hyper dur.
Quand on m’a envoyée, heu… Ca s’appelait
pas des « colonie de vacances », c’était
très très cher et très chic.
C’était « Home d’enfants
en Suisse », et c'était… et après,
j’étais toujours étonnée
qu’il ne se passe rien, que le danger il n’arrive
pas. Mais heu, ce sentiment là, de peur, pour
moi à l’intérieur déjà,
mais dehors, qu’est-ce que ça doit être
!
Le psychologue : Juste effectivement. Si quelqu’un
veut intervenir, puis après, ça sera
la dernière personne avant qu’on passe
au thème suivant, puisque là, on est
vraiment dans le timing qu’on s’accorde
à chaque thématique de manière
à ce que ça ne soit pas déséquilibré.
Nathan : Non, c’était juste en une phrase.
Quand on est à l’extérieur, on
fait tout par rapport à la famille. Je sais
pas comment dire, en fait. On fait tout, la moindre
chose, on se demande comment ça va être
perçu, si ça se sait, heu, chez mes
parents. C’est des trucs comme ça, en
fait. Tout est contrôlé. On doit rendre
des comptes. Voilà ce que je…
Virginie : Ben moi, c’est un peu différent,
parce que comme mon père ne vivait pas avec
nous, donc j’avais pas à obéir
par rapport à la table, j’avais à
obéir à rien. Tout ce que je savais,
c’était que c’était mon
père. Et en fait, la légitimité,
j’avais peur ni de la prison, ni… nan
nan. C’était plus ma mère qui
me disait que j’irais en internat, etc. pareil,
mais heu, lui, non, j’ai pas eu le côté
autorité, flicage du père. Par contre,
la légitimité s’est jouée
plutôt dans une espèce d’image,
heu…
[Changement face cassette]
Virginie : Quand on disait quelque chose ou quand
on n’est pas content parce que sa mère,
heu, j’sais pas quoi… je me disais : «
Ben ouais, si mon père était là,
nanani, etc. », donc en fait, mon père
symbolisait à la fois le bon dieu, le père
Noël, Goldorak, enfin tout ce qui pouvait être
positif par rapport à ce qui pouvait m’arriver
de négatif. Et comme avec ma mère c’était
tout le temps négatif, je faisais appel dans
ma tête tout le temps à mon père.
Et en fait, en plus, il apparaissait un peu comme
par magie, parce que évidemment il ne venait
jamais, sauf de temps en temps, j’avais ce souvenir,
où ça sonnait à la porte, il
ne prévenait jamais, il s’inscrivait
devant la porte, là, comme par magie, enfin,
c’était quelque chose de magique, c’est
le… J’ai une image du Bon dieu, tout ça,
c’était un peu mêlé. Donc
la légitimité tient dans ce seul mot…
donc quand ça a… quand il a fait ça,
donc je devais avoir onze ans, donc j’avais
pas peur, car je savais qu’il m’enverrait
ni en internat ni rien, mais tout ce qui pouvait émaner
de lui ne pouvait qu’être positif à
cause de cette image que je m’étais fabriqué
que de son côté c’est bien, alors
que c’est l’enfer à la maison,
quoi. Donc c’était purement moi qui m’étais
mise dans cette logique.
Le psychologue : Merci beaucoup. Alors une question…
On a l’habitude de faire une pause. Au niveau
de l’atelier, est-ce que vous voulez faire une
pause maintenant ou est-ce qu’on la fait après
le deuxième sous thème. En sachant qu’effectivement,
on n’arrête pas un sous-thème pour
faire la pause. Je vous pose la question, ou on prend
10 petites minutes maintenant, ou on les prend à
la fin du deuxième sous thème, comme
vous le souhaitez.
[Pause]
2- L’opposition
verbale ou physique s’est-elle éventuellement
associée ou dissociée à un ressenti
de type corporel.
Le psychologue : Deuxième
sous thème, donc que je vous rappelle : L’opposition
verbale ou physique s’est-elle éventuellement
associée, ou dissociée, à un
ressenti de type corporel ?
[Brouhaha d'incompréhension]
Le psychologue : La question en fait…. Plus
simplement, l’opposition verbale ou physique
qu’il a pu y avoir de la part des victimes,
je veux dire, par rapport à leur agresseur,
est-ce que cette opposition les victimes ont remarqué
que ça s’associait, simultanément,
à un type de ressenti corporel particulier.
Ou, est-ce que effectivement, ce ressenti de type
corporel, s’il existait, était dissocié
dans le temps. C’est-à-dire qu’il
pouvait apparaître ou avant, ou après…
Virginie : Mais dans la notion opposition/accord psychologique
et plaisir/ déplaisir corporel…
Delphine : (rires) C’est du chinois !
Virginie : Corporel, tu veux parler du plaisir/déplaisir
?
Le psychologue : Eventuellement ! Attention, quand
on est dans le ressenti de type corporel, il est pas
forcément dans la notion de plaisir ou déplaisir.
C’est une des dimensions du ressenti corporel.
Mais, je veux dire, ça n’est pas forcément
le seul.
Nathan : A l’époque des faits ?
Le psychologue : Oui. A l’époque des
faits.
Delphine : S’agissant des faits, même
!
Virginie : Oui, c’est ça, la question,
même !
Julie : J’ai ressenti quelque chose très
récemment ; c’est que en fait, je fais
de la Batoukada, donc je suis avec… C’est
des percussions brésiliennes, et il y a des
caisses de terre, dans l’orchestre, donc c’est
avec deux bâtons et on tape comme ça
[geste pour montrer comment on tape]. Et à
la dernière répétition, ça
m’a fait tout bizarre, parce que heu, j’ai
senti que le fait d’être comme ça
raide, et le fait de tenir, tenir, tenir, ça
m’a rappelé quelque chose. J’ai
vu ma thérapeute hier, après, et j’ai
compris, quoi. Pendant que mon grand-père m’avait
sur ses genoux, heu, et que heu, il se satisfaisait,
toute ma partie supérieure, en fait tout ce
qui était au dessus du sexe, heu, c’est
comme si ça s’est brisé en deux,
quoi. C’était… il faut tenir, quoi
! Ca s’est raidi heu d’un coup, et heu,
plus rien penser. Il faut plus rien penser. C’est
comme si tout le haut, j’étais partie
ailleurs, quoi. C’était… j’ai
vraiment senti ça très fort, quoi, et
heu, souvent on me dit aussi que je suis très
raide, je suis assise, et j’ai du mal aussi
quand je suis chez les gens et que j’ai du mal
à m’asseoir, à me laisser aller
dans un canapé. Je suis toujours… Bon,
maintenant je commence un peu à relâcher
ça, mais… Et j’ai eu aussi des
maux de dos très fort autour de 7 ans, donc
comme j’arrive pas encore trop à situer
l’âge auquel, à quelle époque
ça s’est passé, moi je l’associe
un peu à ça. Je pense que ça
devait être un peu lié, j’avais
des infections aussi, urinaires. Et voilà,
je crois que… Toujours très… Mais
cette raideur, cette raideur dans le corps. Ca a été
quelque chose qui vraiment… ça a un lien
direct, quoi.
Viviane : Moi également, j’étais
assez pétrifiée. En fait j’ai
dit non, et après c’était dans
ma tête, je criais, et y avait rien qui sortait
de ma bouche, donc heu, et même après,
dans ma vie après, à chaque pénétration,
j’étais toujours très stressée,
très raide, et… ça m’est
resté un bout de temps. Par la suite moi aussi
j’ai eu des problèmes, j’ai eu
des cellules précancéreuses au niveau
du col de l’utérus, il a fallu que je
me fasse opérer, et y a quelqu’un qui
m’avait dit que de toute façon, on est
toujours puni par là où on pèche.
Et heu, pour moi, j’associais ça à
ce que j’avais subi, en fait. Et c’était
la punition de ne pas avoir crié plus fort
mon désaccord, de peut-être m’être
trop crispée, trop… de ne pas…
que mon corps ait refusé ça, à
ce moment-là, et du coup, j’ai eu toute
cette… tout ce problème après.
De la même façon lorsque j’entendais
certains mots que mon père m’avait dit
du temps où j’étais mariée,
je me re-crispais. C’est-à-dire qu’instinctivement,
quand mon ex-mari me faisait le même type de
remarque, la même position, je pouvais plus,
je me re-crispais complètement, et lui ne comprenant
pas, continuait ce qu’il avait à faire,
et en fait, bon c’était… j’étais
plus d’accord, quoi, j’étais plus
à l’aise pour pouvoir continuer, et c’est
vrai que c’est vraiment la partie du ventre
qui est crispée et la tête aussi. Bon,
là c’est plus corporel, mais c’est
vraiment psychologique. C’est-à-dire
que on… on…, dans ces cas-là, je
refuse… par la douleur. Et c’est vrai
que j’ai associé mon problème
du col de l’utérus à ça.
Ca n’a peut-être certainement rien à
voir, mais souvent on m’avait raconté
: « tu es puni par là où tu as
pêché » et c’est vrai qu’à
la limite, je culpabilisais de ne pas peut-être,
d’avoir laissé plus faire ou heu…
Delphine : Qui disait ça ?
Viviane : Oh, beaucoup de gens autour de moi disaient…
voilà, me disaient ça, et moi ça
m’était vraiment resté dans la
tête. Et quand j’ai eu ce problème-là,
j’ai eu du mal à voir mes enfants également,
c’est vraiment par… c’est vraiment…
vivre même cette expérience avec mon
ex-mari, par ces mots, ces attitudes, certains gestes
qui étaient répétitifs par rapport
à ceux qu’avait eu mon père, ça
recommençait, je n’y arrivais pas. J’étais
vraiment crispée, et heu… j’acceptais
plus, en fait. Et c’est vraiment au niveau effectivement
du ventre, et à chaque pénétration
c’était… ça faisait mal,
c’était… voilà.
Delphine : T’as dit au début, y a une
fois au moins où t’as dit « non
».
Viviane : Oui. Puis après, y a plus eu aucun
son. Les autres fois je me rappelle pas si j’ai
dit « non », mais la première fois,
quand il est venu dans ma chambre et qu’il m’a
dit « Tournes-toi », j’ai dit «
non ». Et après, plus rien. Après,
c’était vraiment dans mon… Je criais
intérieurement, mais y avait plus aucun son
qui sortait.
Sidonie : C’est la phrase « Tournes-toi
» qui me fait rebondir, puisqu’il m’a
dit la même chose, mais j’ai pas dit «
non », mais faut dire qu’avant, il m’avait
culpabilisée en disant que j’étais
une petite putain comme ma mère, parce que
je l’avais regardé et je disais «
bisous ». Il m’a dit : « Tournes
toi, tu n’es qu’une petite putain comme
ta mère », il a d’abord dit «
Tu n’es qu’une petite putain comme ta
mère » et puis « Tournes toi et
mets ta chemise au mur ». Et après j’ai
plus de souvenir, si ce n’est le lendemain matin
quand je me suis réveillée et que j’étais
seule dans le lit. Mais il ne me serait jamais venu
à l’idée que j’aurais pu
dire « non », parce que de toute manière
j’étais punie déjà. Ma
punition c’était de… j’avais
osé le regarder et se déshabiller, et
donc ma punition c’était d’être
tournée contre le mur. Ca ne m’était
jamais venu à l’idée que j’aurais
pu dire non. Je crois que c’est ça qui…
qui me surprend. On ne peut pas dire non à
une sanction d’un adulte. Et puis il y a une
punition puisque j’étais…
Lise : Moi, je dois dire que je ne me rappelle pas.
La question, je ne l’ai pas bien pigée.
J’entends les témoignages, et je n’arrive
pas à faire de lien avec la question qui a
été posée. Je veux bien la réentendre…
Le psychologue : L’opposition verbale ou physique
qui a été celle de la victime, est-ce
que cette opposition s’est associée à
un ressenti de type corporel qui a pu être effectivement
de la douleur ou de la raideur, comme il a été
dit, ou est-ce que ça s’est effectivement
dissocié à un ressenti de type corporel,
c’est-à-dire qu’il y a eu un ressenti
de type corporel, je veux dire, qui finalement est
apparu, mais… ou qui apparaissait avant ou après
l’abus.
Delphine : Moi, je vais répondre. Est-ce qu’il
y a eu opposition ou est-ce que je me suis débattue,
par exemple, parce que j’ai essayé de
lui péter la gueule à mon grand-père,
quand j’étais bébé, non.
Est-ce que j’ai gueulé, est-ce que je
me suis… est-ce j’ai dit « non »,
je ne savais pas le dire, je ne savais pas parler.
Et puis je ne crois pas avoir pensé quoique
ce soit. Je pense parce que par la suite… de
temps en temps il arrivait dans la chambre en pleine
nuit en aboyant, donc de toute façon, je veux
dire, pas la peine d’essayer d’avoir une
conversation raisonnée, on n’était
pas dans le raisonnable, donc heu, je subissais vraiment
à 100%. C’est-à-dire… mais
non, pas à 100%, parce que j’avais…
justement, ce qui m’appartenait, ma part active,
c’est ce que je pouvais ressentir, ce que ça
me faisait, oui, ce que je pouvais ressentir, alors
une espèce d’une terreur, mais incommensurable.
Une… la douleur, je m’en rappelle un peu,
mais c’était pas… C’était
des tortures, viols quand on est tout petit par un
colosse, ça fait mal, mais c’était
rien comparé à une terreur qui envahit
tout. Mais là où… j’ai coupé…,
j’ai l’impression que la dissociation,
c’est plus l’intérieur de ma tête,
d’un côté, puis le corps qui restait
en entier, mais le corps et le ressenti, qui étaient
séparés. Le ressenti et la pensée
étaient dans un sens, et puis tout le corps
était ici, était là, de toute
façon… et heu… comme ressenti,
j’ai eu du plaisir. Je préfère
le dire tout de suite, ça fait une semaine
que j’en suis malade de savoir qu’il y
a cet atelier sur le thème et que… Alors
un plaisir qui est… je ne sais pas quoi en dire,
parce que c’est un peu inimaginable, en fait,
donc c’est un peu difficile à…
à dire. Parce que c’était des
tortures, c’était extrêmement violent
et brutal la plupart du temps, c’est dans ces
moments-là que ça me déclenchait
une sorte de plaisir physique, mais heu… sensuel,
mécanique, mais en même temps, le plaisir,
quand on a deux ans, trois ans, quatre ans, c’est
pas la même chose que quand on est adulte. Mais
je sais pas, c’est une sorte de … peut-être
un truc d’excitation quand même, ou un
truc… J’en sais rien, mais je me suis
toujours dit, mais ça je m’en rappelle
plus, quand on prend par exemple un petit enfant,
et on le jette comme ça et on dit « oui,
mais pour jouer », ça fait comme les
montagnes russes, et du coup avec les tortures qu’il
m’infligeait, c’était peut-être
ce genre de plaisir sensuel aussi, mais avec une violence
inouïe. Et comme opposition, alors y a un seul
truc dont je me souviens, mais c’est…
ça m’a désespérée
après, donc c’est pour ça que
c’est dur, c’est que à un moment,
j’étais un peu plus vieille, je devais
avoir quatre ans, ça faisait déjà…
quatre ans, quand ça fait déjà
deux ans que ça dure, c’est presque toute
ma vie, quoi. Et j’ai réuni toutes mes
forces, je me suis dit « non, là…
», comme quoi je devais quand même…
je me dis je m’étais opposée,
et je me suis dit « Je vais lui faire mal ».
C’est un souvenir qui m’est revenu en
analyse, à partir d’un rêve, et
je me revois lui attraper… essayer de lui serrer
de toutes mes forces les couilles en me disant que
ça va lui faire mal et voilà il va me
foutre la paix, un truc comme ça. Toutes mes
forces, toutes mes forces, toutes mes forces, en y
mettant toute ma rage ! Et le souvenir que j’ai,
c’est que d’abord c’était
tout mou et qu’en fait ça la fait durcir,
sa, son… testicule, et que du coup ça
n’a pas du tout produit l’effet que j’imaginais,
en fait. Rétrospectivement, je sais que puisque
ça devenait dur, c’est que ça
l’excitait, en plus ça devait pas être
du tout beaucoup de force et tout, quoi, et que j’avais
l’impression que je mettais tout, et que ça
allait marcher, que j’y avais beaucoup cru,
et qu’après ça m’a…
J’ai plus jamais essayé, d’abord
! J’allais plus essayer de faire autre chose,
j’avais tout mis là-dedans, dans ce geste.
Voilà, c’était ma façon
à moi de… Et après, heu, non,
ce n’était pas une opposition donc verbale,
je ne pense pas avoir jamais, ni même couiné,
je ne me souviens pas de ça, aucun son.
Virginie : Moi, en fait, ça s’est passé
en deux fois. Donc la première fois, la première
fois qu’il a fait ça, j’avais onze
ans et demi, et heu, justement, ça a trait
à la légitimité, heu, ça
me revient juste, il m’a dit : « C’est
parce que ma femme n’est pas là. »,
donc j’ai quand même compris qu’il
y avait une légitimité de ça
et donc en fait, il a… moi j’étais
super contente de le voir, de passer une semaine de
vacances avec lui, donc ben j’étais aux
anges, je me fourre au lit, je le serre de partout,
etc., enfin normal, quoi, super contente, je l’ai
pas vu depuis dix ans, y a de quoi, enfin quasiment
pas, et puis donc câlins, câlins, câlins,
et donc, lui me fait des tas de câlins, et puis
là, effectivement, les câlins, ça
redescend sur le ventre, et là, en fait, à
ce moment-là, quand c’est arrivé
sur le bas-ventre, je me suis dit qu’il y a
avait un truc de pas normal, effectivement, je savais
pas quoi, je n’avais pas de sexualité
à l’époque, donc je ne savais
pas, et là, y a entre cette sensation «
C’est mon papa je l’aime j’ai envie
de câlins », et « y a un truc pas
normal », ça m’a fait comme un
espèce de… effectivement, quelque chose
de vraiment pas loin de psychotique, effectivement,
y a une dissociation, c’est vrai que c’est
sur le ventre, j’ai senti qu’il y avait
comme un… comme si mon ventre devenait…
parce que justement il avait démarré
sur le ventre, devenait complètement creux,
comme si c’était un trou, en fait. Y
avait plus de matière. Et je le rentrais un
maximum, parce qu’en fait, je voulais me dégager.
Y avait une partie de moi qui restait là, qui
disait « Ben c’est mon père et
il a le droit », y avait une partie qui devenait
creux, en fait, une non matière, c’était
bizarre, je l’ai vraiment ressenti comme si
le… le matelas était par terre, et c’était
comme si je m’enfonçais dans le sol et
dans la non matière, quoi, c’était
cette espèce de truc bizarre, et heu…
après, j’ai quand même, j’ai
rien dit, j’ai attendu, ça durait, et
puis après, quand il m’a mis sa main
sur un truc mou que j’ai pas identifié
comme étant sa queue qui bandait pas, parce
que j’avais jamais touché, donc à
ce moment-là, j’ai juste senti que c’était
une peau bizarre et que c’était pas normal.
Et là, à ce moment-là, j’ai
eu la force de lui dire d’aller prendre une
douche froide. Je sais pas pourquoi. J’ai pensé
que ça le calmerait, mais je sais pas exactement
de quoi, et… alors il s’est levé.
Et c’est là qu’il m’a dit
dans un souffle « C’est parce que ma femme
n’est pas là ! » et donc j’entends
bien la douche qui coule, et là je suis pétrifiée,
j’entends la douche qui coule, je me dis «
Tant que la douche coule, ça va, je suis hors
de danger ». Voilà.
Le psychologue : Merci
Virginie : Un peu comme heu… Justement elle
coulait pas fort…
Viviane : Y a autre chose aussi que je voulais rajouter,
c’est que comme tout le monde dormait pendant
ce temps-là, y avait aussi le… peut-être
par la honte, la culpabilité ou je sais pas
quoi, mais le fait de ne pas réveiller les
autres aussi, ma mère, mon frère, parce
que le petit n |